OPINION
22/06/2020 15:09 EDT | Actualisé 23/06/2020 11:07 EDT

Définancer la police permettrait de sauver des vies au Canada

Si nous voulons réellement qu'il y ait un changement pour que les personnes noires cessent de mourir aux mains de la police, nous devons parler de définancement.

La Presse canadienne/Graham Hughes
Manifestation à Montréal en soutien à Gorge Floyd, le 31 mai dernier.

Alors que j’écris ces lignes, des manifestations se déroulent à travers l’Amérique du Nord contre la violence policière faite aux personnes noires. La mort des personnes noires aux mains de la police a déclenché une vague de résistance de Whitehorse à Miami, et partout entre les deux.

Les manifestants appellent à la justice pour Regis Korchinski-Paquet à Toronto, qui a fait une chute mortelle alors que la police se trouvait dans son appartement, pour D’Andre Campbell à Brampton, pour George Floyd à Minneapolis, pour Breonna Taylor à Louisville, et pour tellement d’autres qui ont fait face à la brutalité policière.

Si nous voulons réellement qu’il y ait un changement pour que les personnes noires cessent de mourir aux mains de la police, nous devons parler de définancement.

Peut-être direz-vous: «Mais qui s’occupera des crimes violents?»

J’entends vos préoccupations. Et je veux que vous considériez ce simple fait: la police ne prévient pas la violence. Dans le cas d’un crime violent, ce qu’il faut est un service qui va répondre de manière efficace, qui va l’empêcher de se produire s’il est en cours, et qui va enquêter sur les circonstances dans lequel il s’est produit.

Nous devons mener une réflexion sur la sécurité et sur les mécanismes par lesquels nous pouvons, comme société, veiller à la sécurité de tout un chacun.

La police est mal équipée pour répondre à ces besoins.

Quand les victimes ne sont pas la bonne sorte de victime, la police échoue misérablement. Quand la communauté queer de Toronto a informé la police qu’il y avait un tueur en série qui ciblait des hommes queer racisés dans le village de la rue Church, la police a ouvertement renié qu’il s’agissait d’un tueur en série et n’a pas traité les menaces de façon sérieuse. C’est ce qui a permis au tueur Bruce MacArthur de commettre les meurtres d’au moins huit hommes sur sept ans.

La Presse canadienne/Graham Hughes
Des gens brandissent des pancartes lors d'une manifestation à Montréal réclamant justice pour la mort de George Floyd et de toutes les victimes de la brutalité policière le 31 mai dernier.

En Colombie-Britannique, la police a échoué à arrêter le tueur en série Robert Pickton pendant 20 ans, et cet échec a permis à Pickton d’assassiner 49 femmes. La plupart de ces femmes étaient autochtones. La police refuse régulièrement de prendre la disparition des femmes autochtones au sérieux. En 2015, quand la police de Toronto s’est penchée sur le meurtre suspect d’une femme noire trans, Sumaya Dalmar, elle a fermé le dossier sans déclarer un homicide et sans révéler la cause du décès malgré une grande pression dans les médias sociaux.

Les communautés noires interagissent avec la police régulièrement, parce que nous vivons dans des quartiers qui sont ciblés par la police. Nous connaissons par cœur les manières par lesquelles la police peut brutaliser et faire usage de la violence contre nous. Leur présence n’est pas une assurance de sécurité dans les communautés noires. C’est aussi souvent le cas dans les communautés autochtones et dans les communautés qui vivent dans la pauvreté.

Il y a d’autres communautés qui n’interagissent pas avec la police régulièrement. Les communautés plus riches, non noires, non autochtones, privilégiées, tendent à se sentir plus en sécurité parce qu’elles ont l’option rarement utilisée d’appeler la police si leur sécurité est menacée. Mais ils n’interagissent généralement pas avec la police; leurs communautés ne sont pas surveillées de la même façon et ne sont pas ciblées par la criminalisation.

Des alternatives à la sécurité policière

Plutôt que de dépendre sur la police, nous pourrions dépendre sur des travailleurs sociaux formés, des sociologues, des experts en criminologie, des médecins, des chercheurs et d’autres individus formés pour répondre à nos besoins en cas de crimes violents. Dans le cas où une intervention est nécessaire alors qu’un crime violent est en cours, un service qui permettrait une réponse rapide spécialisée ne doit pas forcément être relié à une institution de police qui échoue dans tous les autres aspects. Un service tactique si spécifique ne requiert pas les milliards de dollars que nous gaspillons en services policiers inefficaces d’année en année.

Définancer la police permet de libérer du financement qui peut être réinvesti dans des services qui offrent une vraie sécurité aux deux genres de communautés. Les communautés qui sont constamment exposées à la violence policière ne devraient pas être privées de services de sécurité simplement parce que les communautés privilégiées se sentent plus en sécurité quand l’option d’appeler la police est disponible.

Nous pouvons repenser la façon dont nous entretenons la sécurité dans nos communautés en créant des services alternatifs qui mènent réellement à une protection pour tous. Avec Black Lives Matter - Toronto nous faisons la promotion de tels services depuis notre création, aux côtés de nos homologues mondiaux et d’autres organisations de justice noire.

Présentement, la seule option d’urgence disponible pour la plupart des gens qui vivent une détresse psychologique est le 911. D’Andre Campbell et Regis Korchinski-Paquet sont morts alors que la police a répondu à un appel concernant leur détresse psychologique.

Ne pourrions-nous pas créer un nouveau service d’urgence qui nous mettrait en contact avec des travailleurs d’urgence en santé mentale non armés qui seraient formés pour offrir les soins de santé nécessaires en cas de situations de crise? C’est déjà le cas dans certains programmes de première ligne actifs qui travaillent conjointement avec la police dans certains endroits comme au Royaume-Uni et dans des états comme l’Oregon, où le programme CAHOOTS est actif depuis 1989.

Nous pouvons aussi décriminaliser des activités qui sont présentement contre la loi. Les services policiers associés à ces activités deviendraient obsolètes et on pourrait réinvestir l’argent que nous sauvons pour la rediriger vers des programmes qui soutiennent la sécurité des communautés qui en ont besoin. La décriminalisation du cannabis et notre réponse à la crise des opioïdes démontrent combien une approche de santé publique quant à l’usage des drogues pour soutenir les gens qui ont besoin d’aide est plus efficace que les services policiers.

Un autre exemple: certains systèmes de transport en commun utilisent les services policiers pour s’assurer que chaque passager paye son tarif. Si nous définançons la police, nous pourrions réinvestir nos économies pour aider à rendre les transports en commun gratuits. Ce type de fraude disparaitrait, et les services policiers qui sont mobilisés pour appliquer cette loi ne seraient donc plus nécessaires.

Les services mineurs offerts par la police - l’application des règlements municipaux, le contrôle de la circulation, les plaintes liées au bruit - peuvent être renforcés par des services civils. En Ontario, en 2015, Marc Ekamba-Boekwa a été atteint de 19 coups de feu et tué par la police de Peel après qu’une plainte liée au bruit ait été faite dans son complexe de logement publique à Mississauga.

Dans plusieurs grandes villes du Canada, la police compte parmi les plus grandes dépenses dans les budgets municipaux. Définançons la police et créons des budgets qui reflètent réellement nos priorités. Peut-être pourrons-nous alors financier l’accès garanti au logement, augmenter le soutien adulte pour les enfants à l’école et introduire d’autres services qui créent une vraie sécurité.

La police a échoué misérablement à livrer sa promesse éternelle de créer plus de sécurité et d'être «dur sur le crime».

Chaque année, les budgets policiers augmentent. Mais plutôt que d’augmenter la sécurité, tout ce que nous voyons, c’est plus de militarisation et de criminalisation. La police est coupable d’avoir enfreint notre droit à la vie privée en adoptant des techniques de surveillance qui peuvent avoir accès à nos téléphones intelligents. Ils ont utilisé le financement reçu pour acheter des véhicules d’urgence et pour se procurer des appareils de plus en plus militarisés pour nuire aux citoyens, y compris les armes d’assaut et les dispositifs à ondes acoustiques de longue portée dans le cas de la police de Toronto.

Pourquoi avons-nous besoin de ces services? La police a échoué misérablement à livrer sa promesse éternelle de créer plus de sécurité et d’être «dur sur le crime».

La police a donc poursuivi son mandat initial de nous faire du mal. L’institution moderne de la police a été créée en France comme mécanisme pour protéger la propriété des hommes riches - y compris les esclaves. La police agissait comme capteurs d’esclaves pour enlever des personnes noires qui avaient été libérées par leurs propriétaires.

Au Canada, ce mandat a été élargi quand la GRC a été créée en 1873 pour «libérer le territoire» des personnes autochtones afin de créer de l’espace pour les colonies blanches.

Le mandat fondamental de la police a toujours été contraire à la sécurité des personnes noires et autochtones. Pourquoi continuer d’essayer de réformer cette institution irrécupérable?

Ne soyons pas contraints par l’incapacité d’imaginer un système au-delà de celui qui existe présentement. Nous pouvons faire beaucoup mieux que l’institution de la police pour assurer la sécurité pour chacun d’entre nous. Il est grand temps de s’y mettre.

Ce texte, initialement publié sur le HuffPost Canada, a été traduit de l’anglais par Roxanne Dubois.