POLITIQUE
25/11/2020 12:58 EST | Actualisé 25/11/2020 13:08 EST

L'ancien ministre Marc-André Bédard est mort de la COVID-19

Le militant souverainiste faisait partie de la garde rapprochée de René Lévesque.

Capture d'écran/Assemblée nationale
Marc-André Bédard

L’ancien ministre péquiste, Marc-André Bédard, un fidèle parmi les fidèles de René Lévesque, est décédé à l’âge de 85 ans.

Si fidèle que, Pierre Godin — le biographe de René Lévesque — faisait dire à Claude Charron: «Marc-André préférerait glisser sous la table plutôt que de contredire M. Lévesque».

Mercredi matin, son fils, l’ancien ministre péquiste Stéphane Bédard, avait indiqué sur les réseaux sociaux que son père avait été « hospitalisé à l’Hôpital de Chicoutimi suite à des complications liées à la COVID-19».

Quelques heures plus tard, Stéphane Bédard confirmait le décès de son père.

«Au nom de toute la famille de Marc-André, c’est avec une profonde tristesse que nous vous informons qu’il nous a quittés cet avant-midi» a écrit Stéphane Bédard, ajoutant que son père laissait aux Québécois «un héritage immense, marqué par la confiance et la fierté, la recherche constante de justice et l’engagement envers sa communauté.»

Né en 1935 à Métabetchouan–Lac-à-la-Croix, au Saguenay-Lac-Saint-Jean, Marc-André Bédard est un militant souverainiste de longue date. Au séminaire, lors de ses études classiques, ses lectures sur l’histoire du Québec ont nourri ses convictions. Dans la série «Mémoires de député», il cite notamment le père Richard Arès, François-Albert Angers et Victor Barbeau. «Ce sont des gens du passé mais ils sont loin d’être dépassés.»

Il est l’un des deux représentants du Ralliement national lors des négociations avec le RIN et le Mouvement Souveraineté-Association pour l’unification des troupes indépendantistes. Dès la formation du Parti québécois, il est membre du comité exécutif.

M. Bédard se lance dans l’arène politique lors des élections de 1970. Il se porte candidat du PQ dans Chicoutimi et doit alors se contenter du 3e rang à seulement 1524 votes du vainqueur.

Trois ans, plus tard, il est élu, se permettant de battre l’ancien ministre unioniste Jean-Noël Tremblay. Sa majorité est de 1031 votes. Il avait mené campagne au cours des trois années précédentes. «Je partais au hasard dans le comté, cognant à une porte et demandant aux résidants si je pouvais leur parler de la souveraineté», se rappelait-il dans «Mémoires de député».

En 1974, il fait partie de ceux qui prônent la démarche référendaire avant d’accéder à la souveraineté. «Il n’y avait pas de cachette à faire. Si on voulait la souveraineté (...), il fallait la faire avec les Québécois», dira-t-il plus tard.

Ordre national du Québec
Pauline Marois et Marc-André Bédard à la cérémonie de remise des insignes de l'Ordre national du Québec de 2013.

 

La victoire péquiste en novembre 1976 est une surprise pour lui. Il se doutait bien que les choses allaient en s’améliorant pour le parti mais «de là à dire qu’on prendrait le pouvoir». Sa seule conviction à l’époque: le PQ n’aurait pas que six députés à l’Assemblée nationale. Lui-même est l’un des premiers candidats déclarés élus. Il enlève la circonscription par plus de 13 700 votes de majorité, la troisième plus forte majorité du parti derrière René Lévesque et Jacques Parizeau.

En raison de son expérience parlementaire, René Lévesque le nomme ministre de la Justice, poste qu’il occupera jusqu’en mars 1984. Personne n’a occupé ce poste aussi longtemps que lui. «Pour moi, il faut être très attentif et faire une bonne lecture des besoins, des injustices et des frustrations qu’ont à subir les citoyens et amener des solutions.»

À ce titre, il participe à l’adoption de plusieurs réformes dont la création du conseil de la magistrature. Sur son impulsion, des nombreux amendements sont apportés à la Charte des droits, interdisant la discrimination contre les homosexuels et les personnes handicapées. Il modifie le processus de nomination de juge, mettant fin au mandat à vie des postes pour les remplacer par des mandats de sept ans non renouvelables.

Il participe à la réforme du Code civil, s’attaquant en priorité au droit de la famille afin de mettre fin à «l’autorité paternelle» pour la remplacer par «l’autorité parentale» et d’assurer l’égalité entre les enfants. Il fera aussi adopter une loi afin de nommer un percepteur des pensions alimentaires. Il instaure aussi le régime des travaux communautaires pour les criminels les moins endurcis et les plus réhabilitables. «La meilleure façon de réintégrer quelqu’un dans la société est de le faire travailler», se défendait-il à l’émission «Mémoires de député».

Mais il a joué un rôle encore plus important. Il est l’un de la «bande des quatre», avec Jean-Roch Boivin, Michel Carpentier et Pierre Marois, qui conseille le premier ministre. Tout au long du règne péquiste, il défendra surtout des positions prudentes dans plusieurs dossiers importants comme la création de la Société d’assurance-automobile du Québec, la loi 101 et le zonage agricole. Il siège aussi au comité gouvernement-parti québécois pour préparer la stratégie en vue du référendum. Il est l’un de ceux qui favorisent l’étapisme.

Les souverainistes subissent alors un dur revers au référendum 1980. Maigre consolation pour le ministre: son comté est l’un des rares qui optent pour le «oui».

L’année suivante, Marc André Bédard est facilement réélu aux élections générales, portant même sa majorité à plus de 16 000 voix.

Il conserve son poste de ministre de la Justice. René Lévesque lui confirme sa grande confiance, le nommant parmi la délégation québécoise lors du Sommet d’Ottawa qui conduira au rapatriement de la Constitution et à «la nuit des longs couteaux.»

Pendant les durs affrontements entre le gouvernement et les syndicats du secteur public en 1981, il se range derrière ceux qui prônent la patience et les négociations. Toutefois, le gouvernement choisira la ligne dure et reniera même ses engagements précédents.

Hospitalisé en 1984, il est peu présent lorsque René Lévesque décide de prendre «le beau risque» du fédéralisme. Il tente en vain alors de rétablir les ponts entre M. Lévesque et les purs et durs à la Parizeau, Laurin et Léonard.

Certains l’accuseront d’avoir favorisé le départ de René Lévesque et son remplacement par Pierre Marc Johnson. Lui-même le niera dans les biographies de M. Lévesque écrites par Pierre Godin et Martine Tremblay. «C’est vrai que j’ai discuté leadership avec lui mais je ne lui ai jamais dit de partir. Il m’a demandé son opinion et je lui ai dit que c’était à lui à prendre la décision», lui fait dire Pierre Godin.

Il appuie M. Johnson estimant, toujours selon M. Godin, qu’il est «le meilleur pilote pour faire atterrir l’avion et le réparer». Marc-André Bédard devient leader parlementaire en 1984. Il sera même vice-premier ministre et solliciteur général lors du court règne de Pierre Marc Johnson. Il choisit de ne se représenter pas en 1985.

Il retourne au droit. Siégeant à de nombreux conseils d’administration dont celui de Produits forestiers Alliance, La Capitale, PremierTech, et Fondation Universitas tout en s’occupant d’oeuvres curatives.

Toutefois, les sirènes de la politique ne se sont pas tues tout à fait. En 1992, à l’appel de Jacques Parizeau, il aide à convaincre un certain nombre de députés conservateurs de quitter les troupes de Brian Mulroney pour protester contre l’échec de l’accord du lac Meech. En novembre 2005, il signe une lettre d’appui à la candidature d’André Boisclair lors de la course à la succession de Bernard Landry. Et il est l’un des quatre anciens ministres à signer une lettre ouverte pour appuyer M. Boisclair en mars 2007.

Il demeure souverainiste mais il refuse de lier l’avenir de la cause souverainiste à une quelconque stratégie référendaire. La souveraineté est avant tout une question de pédagogie. «Faire la souveraineté, c’est convaincre, animer un milieu et sa population, s’inscrire dans tous les secteurs d’activité», plaidait-il dans un article du quotidien le Devoir en 2007.

Il aura aussi réussi à passer le flambeau de la politique à au moins deux de ses enfants. Stéphane Bédard sera élu dans la circonscription de Chicoutimi en 1998 et deviendra leader parlementaire du Parti québécois tandis qu’Éric fut le chef de cabinet adjoint de Jacques Parizeau lorsque celui-ci était premier ministre