OPINION
22/04/2020 10:24 EDT

Une crise révélatrice de la motivation scolaire

Au cours des prochaines semaines, des prochains mois, les variables les plus discriminantes dans la réussite scolaire des jeunes seront manifestement la motivation intrinsèque de l’élève à apprendre et son degré d’autonomie.

Klaus Vedfelt via Getty Images

Si la crise actuelle est révélatrice des failles du système scolaire québécois, elle est aussi riche d’enseignements quant à la motivation des élèves et des parents par rapport à l’école.

Bien des élèves ont vécu les dernières semaines comme des vacances «spéciales». Ils se sont tenus loin des apprentissages académiques et formels. Plusieurs parents ont abordé les jours suivants la fermeture des écoles de la même façon: réveils tardifs, activités ludiques, etc. 

Il ne s’agit pas de juger ici qui que ce soit: dans une période d’instabilité aussi grande, chaque individu réagit du mieux qu’il le peut afin d’assimiler la nouvelle réalité à laquelle il est confronté. On semble parfois oublier que nous vivons actuellement tous des moments différents, mais unis autour d’un événement majeur. Chaque individu le fait à un rythme que nous devons respecter. Chaque parent ressent des moments de tension et de stress, chaque enfant connait des moments de joie et de peine. Certains ont perdu leur emploi; d’autres, le contact quotidien avec leurs amis.

Mais après plus d’un mois de ce régime, certains jeunes ont fait des constats et commencé à comprendre que cette forme de vacances ne pouvait durer. Ils veulent apprendre et sont en mal de stimulation intellectuelle. Sauf qu’il ne faut pas se leurrer: ces jeunes ne sont pas la majorité. À l’école privée, ils sont motivés ou subissent l’influence de leurs parents. Au secteur public, la situation est inégale et très révélatrice.

Au primaire, la plupart des enfants s’ennuient de leur enseignante et de leurs amis. L’école est un milieu d’apprentissages scolaires, mais aussi de socialisation. Il fallait voir la joie de certains enfants quand leur enseignant les a contactés. Au secondaire, si l’enfant va au secteur ordinaire, il y a fort à parier que la motivation scolaire soit faible. Des collègues m’ont confirmé que peu d’entre eux sont intéressés par «l’école à la maison». Dans les programmes particuliers, c’est au programme d’éducation internationale que les élèves sont les plus motivés. Est-on vraiment surpris?

Là où certains éléments sont variables, c’est concernant le degré d’accompagnement et d’encadrement que chaque famille est capable – pour différentes raisons – d’accorder à ses enfants.

Pour certains parents, l’école doit continuer comme si de rien n’était. Il faut recevoir un service complet à la maison: enseignement en ligne, exercices, devoirs, projets, ce qui constitue une vision très réductrice de l’école qui fait fi carrément de l’art essentiel de la pédagogie. Là où certains éléments sont variables, c’est concernant le degré d’accompagnement et d’encadrement que chaque famille est capable – pour différentes raisons – d’accorder à ses enfants.

À cet égard, il est illusoire de penser que l’école pourra à elle seule assurer le suivi quotidien des jeunes. Au secondaire, le système scolaire public actuel n’est pas conçu ni équipé pour qu’un enseignant puisse enseigner et superviser en ligne les apprentissages des quelque 90 élèves qu’il voyait chaque jour. Pour paraphraser cette image fort à propos, l’école publique québécoise est actuellement «un avion qu’on construit alors qu’il est plein vol».

Au cours des prochaines semaines, des prochains mois, les variables les plus discriminantes dans la réussite scolaire des jeunes seront manifestement la motivation intrinsèque de l’élève à apprendre et son degré d’autonomie. C’est pourquoi il ne faut pas sous-estimer l’influence de son environnement immédiat, que ce soit dans l’accès à un espace de travail adéquat (propice à la concentration et permettant l’accès aux informations nécessaires, notamment via internet), mais aussi et surtout relativement à la valorisation de l’éducation au sein de la famille (qui suppose une modélisation dans les habitudes des parents autant que dans leur discours).

Trop d’enfants et d’adolescents vont à l’école pour aller à l’école. Bien des parents les y envoient sans les motiver ou sans comprendre leur rôle réel dans les apprentissages de ceux-ci.

C’est l’un des rôles fondamentaux de l’école publique que de combler les lacunes parfois trop fréquentes de cet environnement. Or, qu’on se le dise, c’est précisément ce qui est à peu près impossible à faire dans les circonstances actuelles.

Trop d’enfants et d’adolescents vont à l’école pour aller à l’école. Bien des parents les y envoient sans les motiver ou sans comprendre leur rôle réel dans les apprentissages de ceux-ci. Certains vivaient aussi des dynamiques qu’il leur est difficile, voire impossible d’aborder seuls actuellement: enfants vivant des difficultés d’apprentissage importantes, jeunes confrontés à des dynamiques personnelles relevant de troubles sociaux ou psychologiques importants.

La nouvelle réalité que nous vivons agit comme un puissant révélateur de nos forces et de nos faiblesses. Pourquoi aller à l’école? Pourquoi apprendre des contenus que je n’aime pas? Voilà autant de questions importantes auxquelles il faudra donner des réponses signifiantes à nos jeunes – voire même à bien des parents –  et correspondant à la valeur que nous prétendons collectivement accorder à l’éducation.

D’ici là, prétendre comme le fait le ministre de l’Éducation que la plateforme L’école ouverte et les trousses pédagogiques suffiront à combler l’écart entre le privé et le public, ce n’est ni plus ni moins que de la poudre aux yeux.

Les parents et les enseignants qui se retrouvent dépourvus dans la situation actuelle feront certes ce qu’ils peuvent avec les moyens qu’on leur donne vu l’urgence de la situation. Mais d’insinuer qu’on puisse ainsi pallier l’inégalité systématique du système d’éducation, c’est ajouter une pression inutile sur les épaules des premiers, et une goutte de cynisme dans le verre déjà plein des seconds.

Cosignataires

Luc Papineau, enseignant au secondaire

Marc St-Pierre, consultant en éducation et chargé de cours en administration scolaire