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20/02/2020 16:48 EST | Actualisé 21/02/2020 09:27 EST

Crise ferroviaire: verra-t-on apparaître des «Guerriers blancs»?

Des experts estiment que tous les ingrédients sont réunis pour que le conflit «déborde» et vienne menacer la paix sociale.

Jason Franson/THE CANADIAN PRESS
Un contre-manifestant invective des supporters des chefs héréditaires de Wet'suwet'en, près d'Edmonton. Jason Franson/La Presse canadienne

Les tensions observées à proximité de certains blocus ferroviaires comme celui de Saint-Lambert et d’Edmonton font croire à des experts que le climat est propice pour que des groupes d’extrême droite viennent envenimer davantage le conflit.

Mercredi, un groupe de civils blancs a démantelé une barricade érigée en solidarité avec les Wet’suwet’en sur une voie ferrée du Canadien National, près d’Edmonton.

Bien qu’on ignore par qui l’événement était organisé, les hommes qui ont démantelé la barricade ont rapidement reçu des félicitations de groupes associés à l’extrême droite.

United We Roll, le groupe de camionneurs qui avait organisé une contre-manifestation lors de la visite de Greta Thunberg à Edmonton, en octobre dernier, a qualifié le démantèlement de «victoire pour le pays». Le commentateur de droite Ezra Levant, fondateur de Rebel Media, a quant à lui promis d’envoyer une caisse de bière à l’un des contre-manifestants qui a démantelé la barricade, «au nom d’une nation reconnaissante». 

Le contre-manifestant en question, Guy Simpson, a ensuite lancé une campagne de sociofinancement sur GoFundMe afin de récolter des fonds pour aller «lever les barricades à travers le pays une par une». 

La tension était aussi palpable jeudi à Saint-Lambert, alors que des citoyens frustrés par le blocus sur la ligne exo3 se sont rassemblés à proximité des manifestants. Dans la matinée, un homme a tenté de démanteler une partie de la barricade en invectivant les manifestants.

D’autres escarmouches ont aussi eu lieu au cours de la journée, dans l’attente de l’intervention des policiers.

 Le spectre d’Oka

Alors qu’il y a de plus en plus de parallèles à faire entre la crise d’Oka et la crise actuelle, risque-t-on de voir des groupes de citoyens menacer de se faire justice, comme c’était le cas en 1990?

«Pendant la crise d’Oka, il y a eu plusieurs accrochages sérieux avant que l’armée ne soit appelée. Ça a dégénéré vraiment beaucoup», se remémore Stéphane Leman-Langlois, co-directeur de l’Observatoire sur la radicalisation et l’extrémisme violent.

Lors d’un de ces incidents, des manifestants ont lancé des roches à un convoi de voitures transportant des femmes, des enfants et des personnes âgées de la réserve qui tentaient de fuir Kahnawake avant l’arrivée de l’armée canadienne. Un sexagénaire atteint au thorax par une pierre est décédé d’une crise cardiaque le lendemain de l’attaque.

«Le Ku Klux Klan était là», raconte Pierre Trudel, chercheur associé à la Chaire de recherche du Canada en études québécoises et canadiennes de l’UQAM et expert de la crise d’Oka. «Ça faisait déjà 50 jours que ça durait, donc il y avait des groupes plus ou moins organisés, racistes, qui mobilisaient les gens pour aller manifester.»

Capture d'écran du documentaire Rocks At Whiskey Trench
Capture d'écran tirée du documentaire «Rocks at Whiskey Trench».

Un ex-policier, Yvon Poitras, avait fondé Solidarité Châteauguay, un groupe militant qui a organisé des contre-manifestations virant parfois à l’émeute pour protester contre le barrage du pont. Le groupe a notamment brûlé des effigies de Warriors mohawks pendant ses réunions.

«On entendait des rumeurs de “guerriers blancs” qui allaient s’armer pour reprendre le pont Mercier», se souvient M. Trudel. 

Trente ans plus tard, Stéphane Leman-Langlois estime que «tous les ingrédients sont là» pour que l’extrême droite se mêle du conflit. 

«On a la p’tite sauce loi et ordre - ces gens-là aiment ça être du côté de la loi et de l’ordre -, et on a une situation de crise qui nécessite une intervention urgente. C’est exactement ce que ça prend pour mobiliser des gens», résume celui qui enseigne aussi la criminologie à l’Université Laval. 

Selon lui, des membres de la mouvance d’extrême droite, qui est plus ou moins en «dormance» depuis quelques mois, «essaient de sauter sur un événement» pour remobiliser leur base. Les blocus ferroviaires, puisqu’ils sont rattachés aux Autochtones, pourraient être cet événement.

«Ces gens-là trouvent que l’État est trop faible, trop mou, et a besoin d’aide pour imposer la loi et l’ordre. C’est un discours très classique de l’extrême droite», affirme M. Leman-Langlois. 

«C’est le même discours qu’on tenait contre M. Bourassa à l’époque. On disait qu’il était mou, mou, mou...» se remémore M. Trudel.

Attiser les braises

Les commentaires récents de certains politiciens conservateurs - dont Andrew Scheer, Peter MacKay et Maxime Bernier - risquent fort de jeter de l’huile sur le feu.

GEOFF ROBINS via Getty Images
La chef conservateur Andrew Scheer

La semaine dernière, le chef conservateur Andrew Scheer a dit que les manifestants autochtones devaient «vérifier leurs privilèges», puisque de nombreux Canadiens n’ont pas «le luxe de passer plusieurs jours à une barricade». Un commentaire qui risque d’attiser des sentiments racistes dans une frange de sa base militante, croit M. Leman-Langlois.

Le candidat à la succession d’Andrew Scheer, Peter MacKay, a aussi été embarrassé par un tweet encensant les contre-manifestants qui ont démantelé la barricade en Alberta. Plusieurs l’ont accusé d’encourager des milices populaires à jouer les justiciers, ce qui risque de provoquer des confrontations alors que la tension est déjà à son comble.

Si ces commentaires venaient à inspirer d’autres manifestants un peu partout au pays, Pierre Trudel croit qu’il y aurait matière à s’inquiéter. «Ce ne serait plus juste une question autochtone, on passerait à une crise d’un autre niveau», croit-il. 

À VOIR: Justin Trudeau met en garde contre une escalade possible