OPINION
20/05/2020 15:48 EDT

COVID-19: quel «portrait extraordinaire»?

Contrairement à ce qu’a dit le Dr Horacio Arruda, le bilan québécois n’a rien d’exceptionnel, même en faisant exception des CHSLD.

La Presse canadienne/Jacques Boissinot
Dr Horacio Arruda, directeur national de santé publique THE CANADIAN PRESS/Jacques Boissinot

«Si la situation des CHLSD n’était pas ce qu’elle est, on aurait vraiment eu, au Québec, un portrait extraordinaire.»

Cette déclaration du Dr Horacio Arruda à l’antenne de Tout le monde en parle idéalise grandement la réalité. Pourquoi le directeur national de la santé publique cherche-t-il autant à défendre son bilan alors que le Québec est l’un des endroits dans le monde où la pandémie a fait le plus de ravages?

D’ailleurs, quel est ce «portrait extraordinaire»? Des quelque 3700 Québécois tués par la COVID-19, plus de 1100 n’étaient pas dans un CHSLD. À eux seuls, ces 1100 décès sont plus du triple de tous les morts de la République tchèque (population semblable à la nôtre) ou encore de ceux de la Corée du Sud (plus de 50 millions d’habitants!). Ou, si on préfère, quatre fois le nombre total de morts de la Colombie-Britannique et de l’Alberta… mises ensemble. Ce qui est «extraordinaire», c’est à quel point on l’a échappé!

L’Ontario, par exemple, compte la moitié moins de morts, malgré une population bien presque deux fois plus grande. Le souci du détail que le Québec aurait appliqué dans la comptabilisation des décès n’explique pas cet immense écart.

Si les CHSLD étaient un iceberg impossible à éviter, l’Ontario aurait dû compter deux fois plus de morts, pas deux fois moins.

Les équivalents ontariens de nos CHSLD (les LTC) ont eux aussi été frappés durement en proportion du nombre de décès dans la province, mais beaucoup moins au total (1389 sur 1904 morts, lundi). Pourtant, environ 77 000 Ontariens y vivent, soit deux fois plus qu’au Québec. Si les CHSLD étaient un iceberg impossible à éviter, l’Ontario aurait dû compter deux fois plus de morts, pas deux fois moins.

La Colombie-Britannique compte autant d’aînés que nous dans ses établissements de longue durée en proportion de sa population (environ 27 000). Pourtant, cela fait des semaines que nos dirigeants répètent que la situation du Québec à cet égard est presque unique.

Un autre facteur aggravant, voire gênant pour notre province est que le virus est arrivé un mois plus tard ici (premier cas détecté le 27 février) qu’en Ontario ou en Colombie-Britannique (25 et 28 janvier). Qu’a-t-on fait de ce préavis d’un mois? Pourquoi n’a-t-on pas su profiter de l’expérience de ces deux provinces, de leurs erreurs et de leurs bons coups?

Par exemple, pourquoi n’a-t-on pas suivi l’exemple de la Colombie-Britannique? Là-bas, dès qu’on a compris la vulnérabilité des résidences pour aînés, on a ajusté le dépistage en conséquence (pendant que le Québec ciblait encore les voyageurs) et interdit tout mouvement de personnel entre les établissements pour aînés dès le 21 mars.

Le nombre de morts parle de lui-même : on a le même bilan que la Suède, qui a essentiellement laissé les choses aller.

On a beau tenter de retourner les choses d’un côté ou de l’autre et d’essayer de voir le verre à moitié plein, il est vraiment difficile de voir ce qu’on a fait de mieux au Québec. Le nombre de morts parle de lui-même : on a le même bilan que la Suède, qui a essentiellement laissé les choses aller. Et ce n’est pas vrai que c’est «le paradis» en dehors de Montréal, pour reprendre une autre expression malheureuse de Dr Arruda. On comptait en début de semaine 148 morts en Mauricie-Centre-du-Québec. C’est plus que pour la population entière de la Colombie-Britannique, qui compte plus de cinq millions d’habitants…

On ressent aussi un certain malaise à entendre le directeur de la santé publique parler d’un virus «maudit» pour expliquer nos problèmes. Le virus était-il moins sournois ailleurs au pays?

Dr Arruda n’est évidemment pas responsable des maux qui affligent le système de santé québécois depuis des décennies. Son insistance à trouver des raisons pour justifier notre bilan, plutôt désastreux, est néanmoins malheureuse et mal placée. Elle nous incite à croire que la catastrophe qui nous a frappés était inévitable, alors que plusieurs autres endroits s’en sont beaucoup mieux tirés, dont certains qui partagent nos frontières.

Il y a eu pénurie de toutes sortes de choses dans cette pandémie: de personnel, d’équipements de protection, de masques, de réactifs, d’écouvillons… Mais il y a une chose au Québec dont on ne semble avoir jamais manqué : d’excuses.