COVID-19: le vrai du faux de la chloroquine

Des pharmacies sont déjà en manque de chloroquine et d’hydroxychloroquine, achetées en trop grande quantité par des gens qui ne sont pas infectés par le coronavirus.

Un médicament « prometteur » contre le coronavirus, déjà utilisé contre la malaria, est-il « censuré » comme l’ont prétendu plusieurs messages partagés sur les réseaux sociaux? Le Détecteur de rumeurs a cherché à départager le vrai du faux.

L’origine de la rumeur

Il y a longtemps que les médecins connaissent la chloroquine (ou Nivaquinine). Dans la lutte contre la malaria, c’est un substitut à la quinine —le médicament utilisé depuis le XIXe siècle— qui a été commercialisé en 1949. Les médecins connaissent aussi l’hydroxychloroquine, un dérivé de la chloroquine, commercialisé en 1955. En plus d’être utilisés contre la malaria, on les utilise dans certaines circonstances contre l’arthrite rhumatoïde et le lupus.

Mais l’intérêt pour ces médicaments a soudain resurgi le 25 février avec une vidéo de l’infectiologue français Didier Raoult, où il faisait état « d’améliorations spectaculaires » chez des patients infectés par le nouveau coronavirus. Il ne fournissait toutefois aucune donnée à l’appui de ses dires. Le 16 mars, il récidivait avec une autre vidéo qui, depuis, a été vue plus d’un million de fois. Et de là, l’idée d’une prétendue censure de ces résultats « spectaculaires » a fait son chemin sur les réseaux sociaux.

Le président Trump a évoqué la chloroquine comme un « game-changer » le 17 mars dans sa conférence de presse quotidienne, affirmant même qu’elle avait été approuvée comme traitement anti-coronavirus par l’agence américaine des médicaments, la FDA (ce qui était faux). Il a récidivé dans les jours suivants, obligeant les directeurs de la FDA et de l’Institut national des maladies infectieuses à y aller de bémols: la preuve de l’efficacité de ces médicaments contre le coronavirus est loin d’être faite.

Les faits

Il est toutefois difficile de parler de censure: plusieurs études ont été réalisées ou sont en cours de réalisation, dans plusieurs pays. Par exemple, une étude chinoise avait déjà publié le 4 février des résultats préliminaires sur les effets, en éprouvette (« in vitro »), de sept médicaments, dont la chloroquine.

D’autres résultats préliminaires, positifs dans ce cas, sont parus le 18 mars, sur des tests également menés in vitro —uniquement avec l’hydroxychloroquine cette fois. Et ce n’est pas nouveau: depuis près de 15 ans, plusieurs études ont laissé entrevoir une certaine efficacité de la chloroquine comme médicament antiviral, comme celle-ci parue dans The Lancet en 2006.

Pas étonnant qu’il y ait en ce moment une vingtaine d’études annoncées ou en cours en Chine sur la chloroquine, selon le site chinois qui catalogue les essais cliniques, c’est-à-dire les tests menés cette fois sur des humains. Le site Clinical Trials recense pour sa part 5 essais cliniques avec les mots-clefs « chloroquine » et « coronavirus », dont un, en France, en phase de recrutement de ses « cobayes » depuis le 18 mars: il vise à terme 1000 participants et des résultats préliminaires pourraient être publiés en janvier 2021. Le 22 mars, un 6e essai clinique était annoncé, européen celui-là, visant 3200 patients, dont 800 en France.

Dans le contexte d’une pandémie causée par un nouveau virus, il est normal, rappellent les médias spécialisés, que des laboratoires testent tout produit disponible ayant déjà démontré, in vitro, une certaine activité antivirale. Dans une analyse provisoire publiée dimanche, des scientifiques identifiaient, sur la base de ce qu’ils connaissent à présent de la génétique du nouveau virus, pas moins de 69 produits qui mériteraient de faire l’objet d’études dans les prochaines semaines.

Ce n’est donc pas seulement la chloroquine qui est en piste. Selon le magazine Stat News, d’autres études sont en cours, en Chine et ailleurs, sur d’autres médicaments antiviraux. Par exemple, le remdésivir, pour lequel la compagnie Gilead est en phase de recrutement de 1000 « cobayes ». Deux autres essais cliniques avec le remdésivir, déjà en cours, pourraient produire des résultats préliminaires dès avril. Ce médicament avait été testé en 2012-2013 contre l’Ebola, avec une efficacité mitigée. De plus, Stat News recense au moins quatre autres tests réalisés à partir d’anticorps prélevés sur des patients guéris de la Covid-19, et au moins 10 vaccins qui en sont aux premières étapes des tests in vitro ou sur des animaux.

L’Organisation mondiale de la santé annonçait en parallèle le lancement d’un essai clinique de plus grande ampleur autour de quatre produits ou combinaisons de produits parmi les plus prometteurs —remdésivir, chloroquine et hydroxychloroquine, lopinavir et ritonavir, et ces deux derniers combinés à de l’interféron-bêta.

Pourquoi ça prend du temps

Tests in vitro, tests sur des animaux, puis sur quelques centaines, voire quelques milliers d’humains… Toutes ces étapes ont pour but de s’assurer qu’un médicament est non seulement efficace, mais qu’il ne présente pas d’effets secondaires (« test d’inocuité »). Très souvent, un médicament qui était très prometteur in vitro ou sur des souris, se révèle inefficace chez l’humain, ou même dangereux.

C’est dans ce contexte que l’étude qu’avait annoncée Didier Raoult comme « spectaculaire » et qui a finalement été publiée le 18 mars, suscite des réserves: comme elle ne porte que sur 26 personnes, et qu’elle ne fournit des données que sur les 20 dont l’état s’est amélioré, c’est insuffisant pour tirer des conclusions (trois des six autres patients ont été transférés aux soins intensifs et un autre est décédé). Quant aux 20 analysés, les données sur leur charge virale sont incohérentes d’un jour à l’autre, notent les experts qui l’ont analysée sur le forum spécialisé PubPeer.

L’avantage de la chloroquine et de l’hydroxychloroquine, c’est qu’elles ont plus de 60 ans d’histoire, ce qui veut dire que leurs effets secondaires sont déjà bien documentés (par exemple, chez les gens souffrant de problèmes cardiaques). Mais c’est en même temps la connaissance de ces risques qui suscite l’inquiétude de plusieurs médecins témoins de l’engouement actuel.

Le risque d’aller trop vite

Deux risques supplémentaires ont été mis en évidence aux États-Unis cette semaine: lundi, un reportage du réseau NBC révélait qu’un homme en Arizona serait décédé des suites de l’ingestion de phosphate de chloroquine, un ingrédient utilisé pour désinfecter les aquariums.

Par ailleurs, des pharmacies sont déjà en manque de chloroquine et d’hydroxychloroquine, achetées en trop grande quantité par des gens qui ne sont pas infectés par le coronavirus. Avec pour résultat que des malades qui en ont vraiment besoin, par exemple des gens atteints de lupus, commencent à avoir du mal à s’en procurer.

Verdict

Il n’y a ni censure ni complot pour empêcher des recherches sur l’efficacité de la chloroquine. Celle-ci figure parmi des dizaines de produits dont l’efficacité est actuellement testée contre la Covid-19, et il est trop tôt pour conclure que ce médicament est plus ou moins prometteur que les autres.

Pour aller plus loin

- Tour d’horizon (en anglais) des traitements en cours d’expérimentation (Stat News, 19 mars)

- Florent Gouthière, « Covid19 et chloroquine: à propos d’une étude très fragile », Curiologie, 22 mars.

- « Lupus patients can’t get crucial medication », Pro Publica, 22 mars.