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Coronavirus: des lignes d'aide psychologique débordées

Et le pire pourrait être à venir, si on se fie à la situation en Europe.
La pandémie de COVID-19 a des effets réels sur la santé mentale de la population, notamment chez les jeunes.
La pandémie de COVID-19 a des effets réels sur la santé mentale de la population, notamment chez les jeunes.

Des lignes de soutien psychologique ont vu leur volume d’appels exploser en raison de la crise de la COVID-19, qui risque d’exacerber les problèmes de santé mentale dans toutes les sphères de la société.

«Depuis le 12 mars, on a subi une augmentation de la demande de 350%», affirme la porte-parole de Jeunesse, j’écoute, Jennifer-Kim Noël. Elle souligne que près du quart des conversations portent directement sur le coronavirus. «Les gens vivent beaucoup de difficultés avec l’isolement social, beaucoup d’anxiété. Ils se demandent aussi comment gérer la vie quotidienne maintenant que tout le monde est à la maison.»

Du côté de Tel-jeunes, qui fait exclusivement appel à des intervenants professionnels pour répondre aux appels, textos, clavardages et courriels, l’augmentation est de l’ordre de 30% depuis quelques jours.

«Il y a les jeunes qui sont de nature plus anxieuse et qui vont vraiment être sensibles au climat social actuel, [d’autres] qui se tournent vers nous parce qu’ils n’ont plus de suivis psychologiques à l’école», explique la coordonnatrice de Tel-jeunes et LigneParents, Myriam Day Asselin.

D’autres jeunes ont aussi de la difficulté à comprendre pourquoi ils ne peuvent pas aller voir leurs amis, tandis que des parents se tournent vers le service parce qu’ils peinent à composer avec la nouvelle normale pendant cette pandémie.

«Toute leur routine est chamboulée. Non seulement ils doivent s’adapter au télétravail ou à la perte de leur emploi, mais ils doivent en plus gérer leurs enfants toute la journée», énumère Mme Day Asselin. Les intervenants peuvent les épauler pour gérer les enjeux de discipline et l’anxiété ou leur donner des stratégies pour expliquer la situation actuelle aux enfants, par exemple.

Mme Noël, de Jeunesse, j’écoute, souligne aussi que la promiscuité causée par les mesures d’isolement volontaire ou de quarantaine exacerbe souvent des problématiques qui existaient déjà. «Pour des gens qui vivaient déjà des difficultés - que ce soit des abus physiques ou sexuels, des pensées suicidaires, par exemple - la pandémie rajoute une couche de plus», dit-elle.

Un constat auquel fait écho le Dr François Bilodeau, psychologue et directeur de la Clinique de psychologie Berri, à Montréal. Il estime que la pandémie peut constituer un «événement précipitant» pour des personnes qui ont des idées suicidaires.

«L’isolement, la perte d’emploi, l’incertitude économique... Ce sont tous des facteurs de risque qui peuvent exacerber les dépressions et le risque d’avoir des intentions suicidaires», juge le professionnel.

En plus d’augmenter les facteurs de risque, la crise actuelle éloigne les personnes à risque de leurs «facteurs de protection», comme les proches ou certaines distractions, souligne le responsable clinique de Suicide Action Montréal (SAM), James Zhang.

«Quelqu’un qui s’entraîne pour prendre soin de lui, par exemple, il ne peut pas aller au gym présentement. C’est pour une très bonne raison, mais c’est difficile quand même.»

C’est pourquoi le Dr Bilodeau insiste sur l’importance de resserrer le «filet social» autour de nos proches susceptibles d’avoir des problèmes de santé mentale. «On peut s’organiser pour que trois ou quatre personnes appellent régulièrement cette personne-là, suggère-t-il. Des fois, il faut juste avoir une écoute ou poser des questions pour voir comment va la personne.»

Le Dr Bilodeau rappelle qu’en plus des lignes de soutien téléphonique, «tous les services d’urgence pour la prévention du suicide, les centres de crises, les ressources familiales externes, les ressources communautaires et les hôpitaux psychiatriques demeurent ouverts».

En cas de risque immédiat pour votre vie ou celle d’un proche, n’hésitez pas à contacter le 911.

Si vous commencez à ressentir des symptômes de la dépression, comme une grande tristesse, un sentiment de désespoir ou des pleurs fréquents, c’est le temps de contacter un professionnel, urge le psychologue. La clinique de psychologie Berri, où il pratique, offre par exemple des services de thérapie à distance, en plus de poursuivre les consultations en personne.

Le calme avant la tempête

Alors que Tel-jeunes et Jeunesse, j’écoute ressentent déjà les effets de la pandémie, SAM a de son côté enregistré une «légère baisse» des appels au cours des dernières semaines.

Ce qui ne signifie pas pour autant que le service téléphonique de prévention du suicide baisse sa garde. «Pendant la crise du verglas, on avait vécu un peu la même chose. Initialement, il y avait eu deux semaines qui étaient comme le calme avant la tempête», compare James Zhang.

«On ne vit pas encore [la tempête], mais on attend qu’elle arrive et on s’y prépare.»

- James Zhang, responsable clinique chez Suicide Action Montréal

Alors que la vague de solidarité qui a balayé le Québec depuis le début du confinement pourrait avoir contribué à faire baisser la demande pour leurs services, la situation dans certains pays d’Europe laisse présager que le pire est à venir.

«Si on regarde l’Europe, ils sont en avance sur nous d’à peu près deux semaines [dans la courbe épidémique] et là ils ont un “peak”, affirme M. Zhang. On imagine qu’on pourrait vivre un scénario semblable. On ne vit pas encore [la tempête], mais on attend qu’elle arrive et on s’y prépare.»

Pour l’instant, les services n’ont pas été délocalisés. Les bénévoles et les intervenants continuent de se réunir dans les locaux de SAM, avec des mesures sanitaires accrues pour tenter d’éviter toute contagion.

L’organisme travaille «le plus vite possible» à un plan de contingence si tout le monde était éventuellement forcé de rester à la maison. «Mais on ne peut pas se revirer sur un dix sous», explique M. Zhang.

Appels à l’aide du public

Pour gérer l’influx de demandes de soutien et être en mesure de répondre à tout le monde, les trois services s’en remettent à la générosité du public. Toutefois, leurs besoins sont différents.

Jeunesse, j’écoute dit avoir besoin de «beaucoup plus de bénévoles» pour répondre aux demandes envoyées à son service texto.

«On fait appel à tous les gens qui ont du temps à donner qui puissent être là pour nos jeunes dans le besoin», explique Mme Noël.

Les bénévoles doivent être âgés de 18 ans et plus, avoir accès à une connexion fiable à Internet et être bilingues, puisque les services sont offerts partout au Canada. Ils doivent également suivre des formations données en ligne par des intervenants cliniques. «Les gens finissent généralement les formations en environ 36 heures», souligne la porte-parole de Jeunesse, j’écoute.

Les personnes intéressées peuvent s’inscrire en cliquant ici.

L'isolement imposé pour endiguer la pandémie de coronavirus peut être particulièrement difficile à gérer pour les jeunes.
L'isolement imposé pour endiguer la pandémie de coronavirus peut être particulièrement difficile à gérer pour les jeunes.

Jeunesse, j’écoute accepte également les dons du public, notamment pour financer l’embauche d’intervenants cliniques, qui s’occupent des appels téléphoniques et du clavardage.

La Fondation Tel-jeunes - qui gère aussi le service LigneParents - a quant à elle lancé une campagne de sociofinancement afin de recueillir 100 000$.

«On n’a pas un budget illimité. On voudrait que les intervenants puissent travailler plus», explique Mme Day Asselin, qui souligne par ailleurs que la fondation a dû annuler des événements bénéfices prévus au cours des prochaines semaines.

De son côté, Suicide Action Montréal a dû se résoudre à suspendre le recrutement de bénévoles, puisque leur formation de groupe de 50 heures doit être faite en personne.

«Des sous, ça aiderait», évoque M. Zhang. «Il se pourrait que de l’équipement, ça nous aide aussi. S’il y a des fournisseurs en télécommunications qui veulent s’offrir pour nous aider, tout ce qui pourrait nous permettre d’assurer la pérennité de notre service [s’il faut se délocaliser], ça serait aidant.»

Mais M. Zhang se fait rassurant: les services seront maintenus. «C’est capital de le répéter, ces ressources-là, ces bénévoles compétents là, demeurent disponibles à la population.»

  • Êtes-vous dans une situation de crise? Besoin d’aide? Si vous êtes au Canada, trouvez des références web et des lignes téléphoniques ouvertes 24h par jour dans votre province en cliquant sur ce lien.
  • Pour joindre la ligne de soutien de Suicide Action Montréal, composez le 1-866-277-3553 (1-866-APPELLE)
  • Pour joindre les intervenants professionnels de Tel-jeunes :
    Téléphone : 1 800 263-2266 / Texto : 514 600-1002 / teljeunes.com
  • Pour joindre Jeunesse, J’écoute:
    Appelez le 1-800-668-6868, envoyez TEXTO à 686868 ou utilisez le clavardage.

À VOIR: Des pistes pour gérer son anxiété pendant la pandémie