TÉMOIGNAGES
09/04/2020 12:23 EDT | Actualisé 09/04/2020 13:38 EDT

COVID-19: le décès qui m’a ouvert les yeux

La mort de mon oncle a généré en moi une tempête de réflexions et de questionnements sur le sens de la vie et une évaluation des relations que j’entretiens avec mes proches.

Aleksandr_Vorobev via Getty Images

C’était le matin du mardi 31 mars. Un peu après 8h15. J’étais bien réveillé et déjà dans ma routine de télétravail quotidienne. Mon fils, bien assis devant la télévision, visionnait un autre épisode de la Pat’Patrouille à Télé-Québec, pendant que ma conjointe débutait également sa journée de travail à distance.

Soudainement, je reçois un texto de ma cousine de New York. «Est-ce que je peux te parler? C’est important!» Je savais que sa mère (ma tante) avait été très malade au cours des derniers mois. Hospitalisée durant une longue période, elle refusait parfois des traitements. L’appel devait nécessairement la concerner. Avant de composer son numéro de téléphone, j’ai une pensée pour mon père décédé il y a quelques années. Je me dis que si c’est une mauvaise nouvelle, au moins, elle sera bien entourée.

Le téléphone sonne. Ma cousine répond du premier coup. Pendant un instant, je n’arrive pas à comprendre ce qu’elle me dit. Pourtant, comme elle, je parle le français, l’anglais et le créole. Après quelques secondes, je comprends que «les mots manquent aux émotions», comme l’écrivait Victor Hugo. Elle m’annonce que ce n’est pas sa mère, mais bien son père qui se retrouve à l’hôpital. Je n’ai pas le temps de dire un mot qu’elle prononce les suivants: «COVID-19».

Je n’ai jamais été autant sensibilisé qu’au moment où j’ai réalisé que la COVID-19 avait vaincu un membre de ma famille.

À ce moment, toute la saga que nous vivons actuellement devient soudainement encore plus concrète à mes yeux. C’est quand même fascinant! Depuis le début de cette pandémie, je suis bombardé de toute part. Je consulte les sites web pour en connaître davantage sur le virus et je regarde les chaînes de nouvelles spécialisées au Québec, aux États-Unis et en Europe.

Malgré cette quantité de renseignements à ma portée, les histoires de bravoure et les déchirements humains qui sont racontés et le fait que ma propre mère habite une résidence pour personnes âgées, je n’ai jamais été autant sensibilisé qu’au moment où j’ai réalisé que la COVID-19 avait vaincu un membre de ma famille.

Une prise de conscience foudroyante

Cet épisode m’a fait réaliser une autre vérité à laquelle je ne prenais pas le temps de penser: les membres de ma famille ne sont pas juste des victimes, mais également des héros du quotidien.

J’ai décidé de les contacter pour prendre de leurs nouvelles, pour leur dire que je les aime malgré le fait que je ne les contacte pas assez souvent et pour les remercier pour leur engagement.

Près d’une dizaine de cousines et cousins, éparpillés au Canada et aux États-Unis, sont aux premières loges de la lutte contre la COVID-19. Ils sont médecins et infirmières à Montréal, New York et Atlanta. Une vocation transmise par les soeurs de ma mère, animées par un désir de soutenir les personnes les plus vulnérables, comme ma mère le faisait auprès des personnes vivant avec une déficience intellectuelle à Montréal avant de prendre sa retraite du réseau.

J’ai décidé de les contacter pour prendre de leurs nouvelles, pour leur dire que je les aime malgré le fait que je ne les contacte pas assez souvent et pour les remercier pour leur engagement. Cette semaine, j’ai aussi commencé cet exercice avec mes amis impliqués dans notre réseau de la santé. Pas juste les membres du personnel soignant, mais aussi celles et ceux qui les soutiennent. Je pense notamment à une amie, collègue à l’Université Laval, qui occupe le rôle de directrice adjointe de la logistique dans un Centre intégré de santé et de services sociaux et qui ne compte pas ses heures. Comme elle m’a dit récemment: «je suis en mission».

Les «enjeux» du télétravail

Je suis maintenant plus patient face aux frustrations quotidiennes insignifiantes qui empoisonnent mes pensées et je me réponds chaque fois qu’elles traversent mon esprit.

«C’est pénible de toujours rester chez soi.» Bon, comment peux-tu te plaindre alors que les membres de ta famille sont en santé? Des milliers de Québécoises et de Québécois quittent leur famille pour soigner les malades, accompagner les plus vulnérables, protéger la population et la nourrir ou produire les équipements nécessaires pour améliorer notre sort. Certains ne voient pas leur famille et toi, parce que tu te retrouves à temps plein à la maison, tu trouves le moyen de te plaindre? Actuellement, tu protèges tes proches, tes amis et ta communauté composée de gens que tu ne connais pas, mais qui eux aussi souhaitent traverser cette épreuve avec le moins de dommages possible.

«Rester inactif me rend paresseux et je pense que je vais prendre quelques livres en trop». Tu as la chance d’être en santé et la bonne nouvelle, c’est que tu peux planifier ton temps pour inclure de l’activité physique. Tu as accès à Internet et tu peux t’entrainer chez toi si tu le veux. C’est ta décision et ton inaction est simplement de ta faute!

«Je me sens moins utile à la société en ce moment.» Tu peux travailler, d’autres n’ont pas cette chance. Tu as l’occasion d’aider bénévolement des organismes ou de téléphoner aux membres de ta famille pour savoir s’ils vont bien… et tu ne le fais pas. Tu peux être utile, mais tu ne fais rien pour l’être.

Je pourrais continuer longtemps, mais vous saisissez le propos.

Le décès de mon oncle a généré en moi une tempête de réflexions et de questionnements sur le sens de la vie et une évaluation de ce qui est important. Je n’étais pas proche de lui, mais cet événement me marque plus que je ne le pensais. Mes «enjeux» quotidiens et les mesures mises en place quand vous allez à l’épicerie ou à la pharmacie ne sont qu’un sacrifice minime à faire pour nous soulager d’un mal invisible.

Malgré le fait que ce n’est pas directement de leur faute, j’en veux à celles et ceux, incluant les politiciens, qui ont minimisé la situation. On ne peut refaire le passé alors il faut regarder en avant. C’est un moment à passer, mais surtout une occasion de remercier celles et ceux qui font en sorte d’éradiquer ce virus et qui nous permettent de vivre un semblant de vie normale dans les circonstances. Soyons reconnaissants, vigilants et positifs!