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08/01/2021 10:19 EST

Le couvre-feu pourrait avoir des «impacts disproportionnés» sur certaines populations

Naveed Hussain, infirmier au CUSM, croit que de nombreux travailleurs de la santé risquent d’être interpellés parce qu’ils sont racialisés.

ERIC THOMAS via Getty Images

MONTRÉAL — Les défenseurs des libertés civiles craignent que le nouveau couvre-feu annoncé au Québec ne soit pas étayé par la science et qu’il ait un impact disproportionné sur les personnes racisées ou vulnérables.

Le directeur de l’Association canadienne des libertés civiles craint que les autorités responsables fassent preuve «d’un excès de zèle quant aux amendes infligées». Michael Bryant craint aussi les contrôles arbitraires de la police, qui ont eu historiquement un impact disproportionné, selon lui, sur les personnes noires, autochtones, sans-abri ou démunies.

M. Bryant a dit croire que des contrôles arbitraires nuiraient aux personnes vulnérables qui n’ont pas de logement stable ou d’heures de travail stables.

«Je pense que vous allez voir des gens se faire donner des contraventions, essentiellement, parce qu’ils sont pauvres et sans-abri, pas parce qu’ils représentent un risque pour la santé publique», a-t-il soutenu.

M. Bryant estime par ailleurs que le gouvernement québécois devrait fournir des données probantes qui démontreraient qu’un couvre-feu est nécessaire et efficace avant d’imposer cette mesure d’exception, qui est généralement appliquée aux criminels et aux délinquants à haut risque libérés sous caution.

Cette information, a-t-il expliqué, fait également partie des critères utilisés pour déterminer si une ordonnance est constitutionnelle.

Naveed Hussain, infirmier au Centre universitaire de santé McGill, affirme que de nombreux travailleurs de la santé risquent d’être interpellés par la police parce qu’ils sont racialisés et travaillent à des heures tardives. Tout de même, il dit avoir espoir que les interactions entre les personnes de couleur et la police se dérouleront sans heurts après l’entrée en vigueur du couvre-feu.

«J’espère vraiment que nous pourrons arriver à nous entendre pour que tout se passe de manière positive», a-t-il déclaré en entrevue, jeudi.

La vice-première ministre et ministre de la Sécurité publique, Geneviève Guilbault, a déclaré aux journalistes jeudi que les règles s’appliqueraient à tous les gens, quelle que soit leur origine, ajoutant que toute personne dans la rue après 20 h à partir de samedi devait s’attendre à être questionnée par la police. Elle a souligné que la police de Montréal avait pris des mesures pour réduire le profilage racial, faisant référence à une politique dévoilée l’été dernier.

Mme Guilbault, a soutenu qu’en ce qui concerne les itinérants, le gouvernement souhaitait d’abord leur trouver une place au chaud dans un refuge. Elle a toutefois promis que «la tolérance sera de mise», le but n’étant pas de les ensevelir sous des contraventions.

Le directeur national de la santé publique du Québec, le docteur Horacio Arruda, a admis mercredi qu’il n’existait pas d’«études contrôlées» qui démontrent l’efficacité réelle du couvre-feu pour réduire les transmissions. Mais il a expliqué qu’«à un moment donné, il faut prendre des mesures qui, ensemble, vont diminuer la possibilité de rassemblements». 

L’épidémiologiste montréalais Christopher Labos convient qu’il est difficile de prouver quelles mesures sanitaires fonctionnent le mieux contre la propagation du virus. Mais il croit lui aussi que le couvre-feu pourrait décourager certains citoyens de se rassembler et que cette mesure envoie un message clair sur la gravité de la pandémie.

«Cela fait partie du concept général consistant à faire en sorte que les gens restent à la maison», a-t-il souligné jeudi lors d’un entretien téléphonique.

Les hôpitaux de Montréal, a-t-il ajouté, sont de plus en plus débordés et vont bientôt manquer de ressources pour traiter les patients si la province n’agit pas pour inverser la tendance.

La présidente d’un groupe de défense des droits civiques établi au Québec s’est demandé pourquoi le gouvernement blâmait les citoyens pour la propagation de COVID-19 au lieu d’admettre l’échec de ses propres politiques. Alexandra Pierre, de la Ligue des droits et libertés, a affirmé dans un communiqué qu’il était de la responsabilité du  gouvernement de bien ventiler les bâtiments publics, de tester et de retracer efficacement les cas, de vacciner rapidement les personnes âgées et d’améliorer les conditions des travailleurs de la santé.

«Quand on sait qu’au moins 30% des éclosions se passent en milieu scolaire et une autre grande partie en milieu hospitalier, qu’est-ce qui justifie une mesure aussi drastique et réductrice de la liberté de circulation de la population? Le couvre-feu a été imposé en France, en Espagne, dans certains États étatsuniens… Est-ce que cela a vraiment fonctionné jusqu’à maintenant?», a-t-elle fait valoir.

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