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27/05/2020 19:59 EDT | Actualisé 28/05/2020 09:53 EDT

Coronavirus: pourquoi l'immunité croisée ne doit pas donner de faux espoirs

Nos corps seraient-ils préparés sans le savoir à lutter contre la COVID-19? Les études qui le laissent entendre doivent être prises avec beaucoup de précautions.

John Nacion/STAR MAX/IPx
L'immunité croisée, un concept à prendre à précaution dans la lutte contre le coronavirus.

Et si vous étiez immunisé sans le savoir contre la COVID-19? À en croire les travaux parus ces dernières semaines, ce serait peut-être le cas d’une partie importante de la population.

La raison de cette réévaluation? Une «immunité croisée»: le fait que notre corps ait déjà appris à se battre contre d’autres coronavirus lui permettrait de faire face à une tentative d’infection par le Sars-cov2, le virus responsable de l’épidémie actuelle.

Attention cependant à ne pas confondre piste à creuser et excès d’enthousiasme.

Immunité croisée, une expression en vogue

En principe, l’expression est pourtant rassurante dans sa simplicité, et les articles parus dans des revues scientifiques ces derniers jours apportent une analyse encourageante pour l’avenir, éloignant en particulier la perspective d’un nouveau pic épidémique.

Une étude parue le 14 mai dans la revue Cell montre ainsi que les patients testés affichaient tous sans exception une réaction de leurs cellules T lorsqu’elles étaient mises en présence de Sars-cov2, qu’ils soient convalescents de la COVID-19 ou non. Les cellules T participent à la réponse immunitaire du corps humain, et cette recherche prouve qu’elles ont déjà «appris» à reconnaître le virus.

La raison avancée par les chercheurs, c’est que les sujets tests ont tous déjà été infectés par l’un des six autres types de coronavirus qui ont existé dans le passé. En particulier, les Hcov, quatre virus responsables des rhumes sans gravité que tout le monde a déjà attrapés un jour, et plus d’une fois. Chez certains, la réaction immunitaire serait si forte qu’elle protégerait de Sars-cov2, le cousin de Hcov.

Une conclusion corroborée par une autre étude parue le lendemain sur le site de prépublication Biorxiv, et qui cette fois vise les anticorps. «Le sérum de patient atteint [récemment] par Hcov a montré une activité neutralisante spécifique contre Sars-cov2» explique sans ambages l’étude. Et quand ils n’empêchaient pas l’infection entièrement, ces anticorps produits à l’occasion d’un rhume ont affaibli la sévérité des symptômes. En clair, notre corps serait capable sinon de bloquer la maladie, ou au moins de la rendre bénigne.

Les conséquences auraient alors de quoi nous réjouir. L’étude portant sur les cellules T estime ainsi que 40 à 60% de la population pourrait avoir développé sans le savoir une résistance à Sars-cov2. Un chiffre étourdissant, qui mettrait ainsi l’immunité collective à portée de main: il faut théoriquement que plus de 60% d’une population résiste au virus pour qu’il disparaisse entièrement de ce groupe. Mais gare à l’excès d’enthousiasme.

«Pas vraiment une “breaking news”»

«L’étude sur les cellules T extrapole beaucoup», tempère ainsi Bruno Lina, chercheur au centre international d’infectiologie de Lyon, en France, et membre du Conseil scientifique.

Il y a d’abord la question de l’échantillon: ce sont seulement 25 patients qui ont été testés, un chiffre bien faible pour permettre de tirer des conclusions. «Les auteurs de l’étude démontrent plus une technologie, très intelligente, pour tester les patients, que les résultats en eux-mêmes», poursuit-il. En clair, l’article publié dans la revue Cell démontrerait surtout un concept, une invitation à pousser les tests à plus grande échelle. 

L’extrapolation, c’est aussi confondre cause et corrélation. Certes, le sérum des patients étudiés a réagi face à Sars-cov2, mais rien pour l’instant ne dit l’efficacité de cette réaction. Si l’on observe une activité immunitaire, on ne sait pas si elle est suffisante et bien ciblée, c’est-à-dire protectrice. «Le principe de la réaction immunitaire croisée, résume Bruno Lina, on le comprend très bien. Mais savoir s’il est efficace est une question bien plus complexe.»

Ce constat est encore plus mitigé au sujet de l’étude portant sur les anticorps. «Ce n’est pas vraiment une “breaking news”», s’en amuse ainsi Marc Eloit, chercheur au département de virologie de l’Institut Pasteur. L’éventualité que des anticorps produits contre d’autres virus réagissent est depuis longtemps prise en compte dans l’étude des maladies, et Sars-cov2 ne fait pas exception.

Engagée dans le développement d’un vaccin, l’équipe de Marc Eloit a justement développé des outils pour mesurer la présence d’anticorps due à d’autres coronavirus, pour détecter notamment la présence de faux positifs. Conclusion? «Ça ne bouleverse pas la statistique». Il ajoute qu’«aucune de ces études ne démontre si ces réponses immunes préexistantes sont corrélées à une protection, un point majeur tant au plan épidémiologique que pour les développements vaccinaux».  

Aucun ne balaye pour autant la possibilité de l’immunité croisée, mais les études parues suscitent, au mieux, une très grande prudence. Les auteurs de ces recherches affichent d’ailleurs des précautions qui vont à l’encontre de toute conclusion hâtive. «Nous ne comprenons pas tout de l’impact d’une éventuelle immunité préexistante sur Sars-cov2», précise ainsi au HuffPost George Kassiotis, co-auteur de l’étude sur les anticorps. Même son de cloche pour celle portant sur les cellules T. «Il y a un besoin critique de connaissances de base sur la réaction des cellules T face à Sars-cov2», ajoute-t-il. Pas de précipitation donc, d’autant que la réalité de la pandémie n’explique pas toujours ces résultats. 

Des recherches à approfondir

Gare à un soudain excès d’enthousiasme, face à des recherches qui se veulent surtout préparatoires à d’autres investigations. Au mieux, des pistes pouvant servir à éclaircir certaines des nombreuses zones d’ombres qui existent autour du de Sars-ncov2. Notamment pour expliquer le relatif faible niveau d’infection des enfants. Là-dessus, la question de l’immunité croisée se pose avec une acuité particulière: les jeunes, fréquemment infectés par des coronavirus bénins, pourraient développer une immunité croisée bien plus efficace que leurs aînés.

Le sujet sera de toute façon étudié de près dans les mois qui viennent, non seulement pour réévaluer l’immunité collective, mais aussi dans la mise au point d’un vaccin. La présence d’une protection préexistante à la vaccination changerait de notre réponse immunitaire, et par conséquent la formule qui permettra de vaincre sars-cov2. S’il ne faut donc pas se faire de faux espoirs quant à la portée de cette réaction croisée, ces pistes sont extrêmement importantes pour la suite et contribuent à la résolution de cette crise sanitaire.

Ce texte a été publié originalement dans le HuffPost France.