OPINION
12/03/2020 15:55 EDT | Actualisé 12/03/2020 15:58 EDT

Coronavirus: quand les mesures de sécurité conduisent à un comportement plus risqué

En tant qu’économistes comportementaux, nous sommes bien conscients que les gens et leur comportement entravent l’efficacité des mesures de sécurité, même les meilleures.

Nodar Chernishev via Getty Images

La crainte du coronavirus a déclenché une récente augmentation des ventes de masques de protection, ainsi que de lingettes désinfectantes et de désinfectant pour les mains. On recense même un marché noir de ces produits (masques et gels) périmés. Aujourd’hui, il y a une pénurie et on craint que même les prestataires de soins de santé qui doivent porter des masques de protection ne puissent pas se procurer l’équipement dont ils ont besoin.

Mis à part le fait que les experts en santé publique affirment que les personnes en bonne santé ne tirent aucun bénéfice du port de masques, il y a une autre question importante à prendre en compte : le port d’un masque facial et la désinfection constante des mains pourraient entraîner des changements de comportement inquiétants, car les gens recalibrent leur sens du risque.

De la conduite d’une voiture à l’investissement en bourse, le risque est la quintessence de l’expérience humaine. Avec le coronavirus, se trouver dans les espaces publics — prendre le transport collectif ou aller chez le médecin — devient une activité à risque en raison de la possibilité d’être infecté par la COVID-19.

Des mesures de sécurité diminuent les risques inhérents à certaines activités : ceintures de sécurité pour les occupants des voitures, renflouements des institutions financières en cas de débâcle boursière, etc. Les masques et les désinfectants peuvent donner l’impression de faire la même chose pour ceux qui craignent le coronavirus.

Mais en tant qu’économistes comportementaux, nous sommes bien conscients que les gens et leur comportement entravent l’efficacité des mesures de sécurité, même les meilleures.

C’est plus sûr: prenons plus de risques!

Il y a quarante-cinq ans, l’économiste Sam Peltzman a étudié l’impact des règlements de sécurité automobile adoptés en 1966 sur les voitures vendues aux États-Unis. Sa découverte a changé à jamais la compréhension des chercheurs sur le fonctionnement des mesures de sécurité : les règlements n’ont eu aucun impact sur le taux global de mortalité.

Étant donné que la conduite est devenue plus sûre, ce résultat semble impossible. Mais M. Peltzman a fait valoir que les conducteurs, se sentant plus en sécurité, ont commencé à se comporter de manière plus imprudente, en faisant moins attention à l’état de la route ou en appuyant sur la pédale. Si le nombre de décès de conducteurs et de passagers a diminué, le nombre d’accidents a augmenté, de même que le nombre de décès parmi les piétons. On le voit avec le nombre de VUS (la voiture « sécuritaire » par excellence) impliqué dans des accidents mortels de piétons à Montréal.

Rattanakun Thongbun / EyeEm via Getty Images

Les chercheurs ont documenté un mécanisme comportemental similaire à l’œuvre dans d’autres domaines. Les skieurs, les joueurs de hockey et les coureurs de NASCAR prennent plus de risques lorsque des mesures de sécurité sont mises en œuvre. Les garanties gouvernementales ont le même impact sur les institutions financières. L’introduction de la naloxone, un médicament utilisé pour prévenir la mort en cas d’overdose d’opioïdes, a apparemment entraîné une augmentation de l’abus d’opioïdes et de la criminalité liée aux opioïdes.

Dans le cas du coronavirus, un masque (mesure de sécurité perçue) fait que la présence dans un lieu public (activité à risque) semble moins risquée. Il est probable que les gens optent pour d’autres formes de prévention, comme se laver soigneusement les mains ou éviter tout contact avec des personnes malades. Dans le pire des cas, le risque d’infection augmente en fait.

C’est plus sûr: participons !

Tout le monde ne tente pas de participer à une course de NASCAR ou d’investir en bourse, car tous n’ont pas le talent ni les capacités nécessaires.

Pour les personnes ayant de faibles capacités, une activité risquée peut être si dangereuse qu’elles préfèrent ne pas y participer. Elles échangent des gains potentiels plus importants contre une plus grande sécurité. Mais une fois qu’une mesure de sécurité est introduite, certaines changent d’avis.

Nous avons étudié ce phénomène en utilisant un vaste ensemble de données fournies par iRacing, un simulateur de course en ligne qui génère des données comportementales, y compris des mesures des capacités de conduite des joueurs. Nous avons constaté que les conducteurs moins compétents ont tendance à choisir des voitures plus sûres.

Les chercheurs font état de résultats similaires en finance où les capacités d’un investisseur sont qualifiées de littératie financière. Une faible littératie financière est associée à une faible probabilité d’investir dans des actifs à risque.

Mais une mesure de sécurité agit comme un encouragement à la participation. Lorsqu’elle est accompagnée par un pilote professionnel, une course de NASCAR semble moins dangereuse. Avec l’interdiction des instruments financiers complexes, l’investissement devient plus sûr.

Il est essentiel de noter que plus les individus les plus faibles se joignent à la mêlée, plus les capacités moyennes sur le terrain diminuent. Leur entrée en scène rend une activité potentiellement plus risquée pour toutes les personnes impliquées.

Dans le cas du coronavirus, on peut penser que certaines personnes — apparemment les personnes âgées et celles souffrant d’une maladie chronique — ont une capacité de survie plus faible à l’infection. Un masque de protection ou l’utilisation fréquente d’un désinfectant pour les mains pourrait les inciter à quitter leur domicile et à interagir dans les lieux publics.

Nous pensons que les responsables de la santé publique devraient s’inquiéter de l’augmentation des cas d’infections et des décès qui en résulteraient, en raison d’une confiance excessive dans les mesures de protection.

Un dernier message d’avertissement : lorsque vous rencontrez une personne portant un masque, soyez prudent. La sécurité perçue offerte par le masque pourrait modifier son comportement d’une manière qui le rendrait plus vulnérable, ainsi que vous, à l’infection.

Ce texte, initialement publié sur le site de La Conversation, a été traduit de l’anglais.

La Conversation