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26/03/2020 16:16 EDT | Actualisé 27/03/2020 07:49 EDT

Coronavirus: des migrants détenus à Laval en grève de la faim

Un des grévistes a expliqué, depuis le Centre de surveillance de l'immigration, que les détenus ne se sentaient pas en sécurité en raison de la COVID-19.

Graham Hughes/La Presse canadienne
Le Centre de surveillance de l'immigration de Laval héberge des ressortissants étrangers qui posent un risque pour la Sécurité publique, qui risquent de se soustraire à des procédures d'expatriation ou qui n'ont pas été en mesure de prouver leur identité.

Des détenus du Centre de surveillance de l’immigration (CSI) de Laval sont en grève de la faim depuis trois jours. Ils réclament d’être libérés parce qu’ils estiment que l’Agence des services frontaliers du Canada (ASFC) ne respecte pas les consignes sanitaires pour les protéger de la COVID-19.

«Je suis toujours sur mes pieds. Affaibli, mais on tient toujours debout», a décrit l’un des grévistes, Abdoul*, en entrevue téléphonique avec le HuffPost Québec, jeudi.

Avec sept autres détenus, le Sénégalais a cessé de manger lundi soir. «Notre revendication principale, c’est une sécurité par rapport au virus qui se propage», résume-t-il. 

Ils avaient préalablement envoyé une pétition manuscrite au ministre fédéral de la Sécurité publique Bill Blair, au président de l’ASFC John Ossowski, à la ministre fédérale de la Santé Patty Hajdu et au ministère de la Santé du Québec.

Les grévistes jugent que la promiscuité des détenus, l’arrivée de nouveaux détenus sans «aucun test médical» et les allées et venues des gardiens les exposent à un risque accru de contracter la COVID-19.

Solidarité sans frontières
La pétition envoyée par des détenus du Centre de surveillance de l'immigration de Laval. Les signatures ont été retirées pour éviter que les détenus ne subissent des représailles.

«Nous estimons que nous faisons l’objet d’un haut risque de contamination. Ici au centre de détention, nous vivons dans un espace restreint où tous les jours nous voyons l’arrivée de personnes, d’immigrants, venant d’un peu partout et qui n’ont passé [...] aucun test pour déterminer si oui ou non ils seraient porteurs du virus», écrivaient les signataires de la pétition.

«Il y a aussi la présence du personnel de sécurité qui sont à chaque jour en contact avec le monde extérieur et qui eux non plus ne passent aucun test médical. C’est pour ces raisons que nous faisons cette pétition, pour demander notre mise en liberté», poursuivaient-ils.

«Il faut nous sortir d’ici et nous laisser nous confiner comme ça a été recommandé par les médecins», a réitéré Abdoul jeudi. Si la majorité des huit grévistes a des proches au pays, certains d’entre eux réclament d’être relogés pendant la pandémie. Abdoul, lui, veut aller vivre chez sa soeur.

«La réponse quand ils ont commencé la grève de la faim a été d’espacer les lits», a raconté la soeur d’Abdoul au HuffPost. «Mais si vous êtes trois, quatre ou cinq dans une chambre, même si les lits sont distanciés, ça ne règlera pas la situation.»

Depuis le début de leur grève de la faim, certains détenus affirment avoir fait l’objet de «tentatives d’intimidation» pour les convaincre d’arrêter leurs moyens de pression.

Mercredi soir, des agents auraient fouillé la chambre d’un gréviste. Ils auraient mis ses vêtements par terre et ses chaussures sur le lit «pour tenter de l’intimider» Certains grévistes auraient également été menacés d’être transférés à la prison de Rivière-des-Prairies, un établissement correctionnel de compétence provinciale.

L’ASFC n’a pas répondu aux questions du HuffPost Québec sur ces accusations ou sur les demandes des grévistes.

Dans une déclaration envoyée jeudi soir, la porte-parole Jacquie Callin a affirmé que «l’ASFC est au courant qu’un petit nombre de personnes en détention ont entamé une protestation alimentaire au Centre de surveillance de l’immigration de Laval».

«Bien que l’ASFC surveille la situation de près, on ne peut contraindre un individu à s’alimenter, ni ordonner l’alimentation d’un détenu qui avait la capacité de comprendre les conséquences de son jeûne au moment où il a pris sa décision», a-t-elle ajouté.

Quant au coronavirus, «l’ASFC collabore étroitement avec l’Agence de la santé publique du Canada et la Direction de la santé publique du Québec pour s’assurer que des mesures appropriées sont en place».

Elle a affirmé que 10 détenus étaient en isolement préventif pour 14 jours afin de respecter les demandes des autorités. Ces personnes sont hébergés dans «des sections distinctes» et ne sont pas en contact avec les autres détenus. Aucun d’entre eux ne présenterait de symptômes de la COVID-19 pour le moment. 

«J’ai très peur pour lui»

La soeur d’Abdoul dit être très inquiète de ce qui adviendrait de son frère s’il contractait la COVID-19. Elle dit n’avoir «aucunement confiance» que l’AFSC lui fournirait un suivi médical adéquat, d’autant plus qu’il est à risque de complications comme fumeur.

«J’ai très peur pour lui», a-t-elle répété à plusieurs reprises.

«Récemment, il a dû subir l’extraction d’une dent [en détention] et ça a été très compliqué d’obtenir un suivi. Il a fallu que j’insiste pour qu’il soit vu par un médecin quand il a développé un abcès après l’extraction», a-t-elle déclaré.

Le Centre de surveillance de l’immigration de Laval héberge des ressortissants étrangers qui ont fait l’objet d’un mandat de détention, soit parce qu’ils posent un risque pour la Sécurité publique, qu’ils risquent de se soustraire à des procédures d’expatriation ou qu’ils n’ont pas été en mesure de prouver leur identité.

Arrivé au Canada en 2017 depuis les États-Unis, Abdoul est en attente d’une révision par la Cour fédérale du Canada de sa demande d’asile, qui a été rejetée.

Membre de la communauté LGBT, il affirme qu’il serait en danger s’il était extradé vers le Sénégal, puisque l’homosexualité y est passible d’emprisonnement.

Les grévistes ont reçu l’appui du réseau de justice migrante Solidarité sans frontières. 

«Nous réclamons que le Canada suive les protocoles internationaux concernant les urgences sanitaires», a déclaré l’organisation par voie de communiqué.

«Les hommes en grève de la faim ont tenté d’échapper à la pauvreté, aux déplacements, à la violence et à la souffrance, cherchant une vie meilleure pour eux et pour leurs familles. Leur santé, leur liberté et leur vie, ainsi que la santé de l’ensemble de la population devrait être les seules considérations ici - la paranoïa xénophobe n’a pas sa place. Les politiques doivent viser à contenir la propagation du virus, pas à créer des environnements qui le propagent. Libérez les tous!»

Le réseau a souligné que des migrants détenus en Allemagne et au Royaume-Uni ont déjà été libérés en raison de la pandémie. D’autres migrants détenus aux États-Unis ont également entamé une grève de la faim pour réclamer davantage de barres de savon pour se protéger de la COVID-19. 

L’ancien directeur du Immigration and Customs Enforcement (ICE) américain a admis que les centres de détention en immigration sont vulnérables aux éclosions et a recommandé la libération des détenus.

MISE À JOUR 27/03/2020: Cet article a été mis à jour pour inclure la déclaration de l’Agence des services frontaliers du Canada.