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05/06/2020 15:00 EDT | Actualisé 05/06/2020 15:04 EDT

Mon copain est blanc, je l'aime, mais il y a une chose qu'il ne comprendra jamais

Comment peut-on réellement faire le deuil d'une personne noire quand la personne assise à côté de nous ne pourra jamais connaître cette profonde douleur?

WIN-Initiative/Neleman via Getty Images
Close-up of couple holding hands

«Les filles, il faut que j’en parle...»

Je fais partie d’un groupe qui se réunit chaque semaine. Quatre d’entre nous sont des femmes noires qui sont en relation avec des hommes blancs. Quand nous avons su les détails de l’assassinat de Breonna Taylor par la police de Louisville au Kentucky, en mars dernier, lors d’une descente bâclée chez elle, nous avons tenu une sorte de réunion d’urgence. Nous devions parler de notre tristesse, de notre colère et de notre désespoir. Et poser des questions que nous ne nous sentirions pas vraiment à l’aise d’évoquer dans un autre espace.

Lorsque des Noirs sont tués lors d’événements comme celui-ci, comment pouvons-nous être en colère ou avoir peur des Blancs alors que les hommes que nous aimons sont blancs? Comment pouvons-nous correctement faire le deuil d’une personne noire qui a perdu la vie ou sa liberté pendant que nous sommes assises à côté de quelqu’un qui ne pourra jamais connaître cette douleur profonde et cette peur? Comment pouvons-nous partager ces sentiments avec nos conjoints sans qu’ils s’éloignent ou aient le sentiment qu’ils doivent réparer ou changer quelque chose pour nous?

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Ça a cliqué entre Scott et moi dès la première heure de notre rencontre. Il y a douze ans. À notre arrivée dans un centre de désintoxication de l’Arizona.

J’étais une épave, incapable d’arrêter de boire et de prendre des pilules. J’étais également en plein divorce et j’essayais désespérément de me rétablir pour le bien de mes deux jeunes fils. Il n’a pas essayé de me soigner. Au contraire, en tant que père de deux jeunes filles divorcé et nouvellement sobre, sa seule présence a simplement validé ce que je ressentais.

Pendant chacune de nos 28 journées atrocement longues, je me suis appuyée sur lui et il m’a laissée faire. Un mois ou deux après que nous soyons rentrés chacun chez soi (je vis à Los Angeles, et à l’époque il vivait à Park City, en Utah), il a recommencé à boire. Cette fois-ci, il s’est appuyé sur moi jusqu’à ce qu’il puisse enfin devenir sobre quelques mois plus tard.

Tant d’autres choses que nous avons partagées ont solidifié notre lien - des choses sacrées. Comme moi qui me tenais tristement à ses côtés en regardant ses deux parents mourir à quelques années d’intervalle. Et lui, qui est venu me voir pendant ces premières années incroyablement douloureuses après mon divorce, me faisant rire à travers mes larmes et me tenant dans ses bras quand je ne pouvais pas m’arrêter de pleurer.

Si nos amis et nos familles trouvaient étrange de voir un gars blanc, amateur de plein air, blond et aux yeux bleus, lié si fortement à une fille noire et aux cheveux naturels qui travaillait en publicité, ils gardaient ça pour eux. Finalement, tout le monde a semblé accepter sans poser de questions ce qui était devenu évident pour Scott et moi dès le début; malgré les apparences, nous étions faits l’un pour l’autre.

La façon dont ses yeux se plissent lorsqu’il rit est un baume pour mon âme. Il est l’homme le plus gentil que j’aie jamais rencontré (désolé papa, mais c’est vrai), et je compte sur lui entièrement et complètement.

Je ne me souviens pas exactement de la première fois où j’ai senti cette fracture sociale dans notre relation. Est-ce que c’était en 2012, lorsque Jordan Davis a été assassiné à Jacksonville, en Floride, par un homme blanc pour avoir fait jouer de la musique trop fort? Ou bien en 2014, lorsque Michael Brown a été tué par un policier à Ferguson, dans le Missouri - un meurtre qui a déclenché de nombreuses émeutes dans la région.

Je veux et j’ai besoin de partager ces expériences avec quelqu’un qui, comme moi, comprend ces injustices viscéralement.

Avec chaque incident qui passe, certaines choses de notre vie commune commencent à prendre de l’importance. Les espaces de guérison où nous avons trouvé refuge ces 12 dernières années sont principalement des endroits blancs. Nos amitiés partagées sont surtout avec des blancs. Nos conversations et les codes que nous utilisons pour communiquer entre nous sont ceux que l’on trouve couramment dans la culture blanche américaine.

Plus nous sommes ensemble et plus il y a d’actes de violence contre les Noirs, plus je suis surprise de voir à quel point je veux et j’ai besoin de partager ces expériences avec quelqu’un qui, comme moi, comprend ces injustices viscéralement. Je veux que cette personne soit l’homme avec lequel j’ai choisi de passer le reste de ma vie. Et même si je sais que ce n’est pas possible, je veux que cette personne soit Scott.

Je veux être claire, l’idée n’est pas de savoir comment Scott réagit à ces incidents. Lorsque des Noirs sont assassinés et terrorisés, Scott est indigné, troublé et effrayé. Ce n’est pas que nous voyons ces injustices différemment. Je n’ai jamais eu besoin de convaincre Scott que la vie des Noirs est importante ou pourquoi un tel mouvement est nécessaire dans notre pays. 

Plus Scott écoute patiemment et essaie d’apprendre et de comprendre comment il peut être un allié, plus mon cœur veut s’ouvrir avec fierté et soulagement.

Quand Ahmaud Arbery a été tué en février en Géorgie - une fusillade qui n’a abouti que tardivement à l’arrestation de deux hommes blancs au début du mois dernier, puis à un troisième plus récemment - c’est Scott, et non moi, qui est allé courir le jour de l’anniversaire d’Arbery, en affichant les kilomètres qu’il a parcourus sur les médias sociaux par solidarité. Plus Scott écoute patiemment et essaie d’apprendre et de comprendre comment il peut être un allié, plus mon cœur veut s’ouvrir avec fierté et soulagement. Ça lui importe, vraiment.

Mais qu’il s’en soucie ou non ne change pas le fait que ces actes de violence ne lui arrivent pas à lui. Lorsque nous voyons des alcooliques être stigmatisés, ou des parents divorcés être méprisés, nous pouvons dire: «Regardez ce qui nous arrive!» Mais quand il s’agit de questions raciales, nous ne pouvons pas être un «nous».

Que je sois en train de dormir, de marcher, de conduire, de faire des courses ou de travailler, être noir dans ce pays signifie risquer sa vie tous les jours. Et bien qu’être blanc en Amérique ne soit pas sans risque, je n’ai pas encore vu des gens ici chasser et assassiner des Blancs de sang froid à cause de leur origine. Et même si ça arrivait, c’est différent, parce que le système dans lequel nous vivons est conçu par et pour les Blancs.

Pour être honnête, j’ai parfois senti que Scott n’aurait jamais à se soucier de la sécurité de ses filles aux cheveux blonds de la même manière que je dois me soucier de la sécurité de mes fils. Et puis, bien sûr, je me sens instantanément coupable parce que ce n’est pas la faute de Scott si nous vivons dans un pays où deux réalités différentes existent pour des familles comme la nôtre. Si je ne fais pas attention, je sais que ces sentiments-là pourraient créer un fossé dans notre relation que je ne saurai pas comment combler.

J’ai besoin de pouvoir crier, soupirer ou pleurer quand des gens qui me ressemblent se font assassiner.

Je suis reconnaissante d’avoir ce petit groupe dans ma vie pour discuter, parce que je dois apprendre à vivre avec ces choses-là au fur et à mesure qu’elles se présentent. Sinon, le fait que Scott et moi ne partageons pas la même identité raciale aura le pouvoir de nous séparer chacun de notre côté du sofa chaque fois qu’une histoire tragique sur une personne noire fait la une des journaux.

Il y a des moments où je me suis sentie mal pour des Blancs qui ont été réprimandés par des Noirs pour avoir dit «la mauvaise chose» alors qu’ils essayaient de se montrer solidaires contre le racisme. Scott et moi n’avons jamais eu ce genre de relation où nous censurons ce que nous ressentons.

Pourtant, ces derniers temps, je me sens me renfermer sur moi-même quand je suis en colère à cause de la fusillade du jour qui visait un Noir. J’ai besoin de pouvoir crier, soupirer ou pleurer quand des gens qui me ressemblent se font assassiner. Et que Scott dise la «mauvaise chose» ou qu’il m’enlace tout simplement, j’aimerais vraiment, comme le dit mon amie Beverly, être capable de recevoir ses efforts pour se connecter. Je veux continuer à m’appuyer sur lui, comme je l’ai fait depuis le début.

Ce texte, initialement publié sur le HuffPost États-Unis, a été traduit de l’anglais.