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05/08/2020 10:44 EDT | Actualisé 07/08/2020 09:44 EDT

Le complexe du sauveur blanc: ce que cache mon adoption

Mon adoption est le fruit de la politique de l’enfant unique en Chine, mais aussi du privilège blanc. Un citoyen du Sénégal possédant les moyens financiers et autant d’amour à donner ne pourra jamais adopter un enfant de la DPJ.

d3sign via Getty Images

Pour plusieurs personnes, la mort de George Floyd et le mouvement «Black Lives Matter» ont été une révélation quant au racisme systémique dans le monde occidental. Pour moi, ces événements ont évoqué beaucoup plus: le souvenir houleux d’avoir été victime moi-même de racisme dû à mon apparence asiatique.

Mon adoption dans une famille québécoise ne pourra jamais cacher ma couleur de peau. Peu importe ce que tu penses de toi, les gens qui ne te connaissent pas te considèrent comme une Asiatique et tu es à la merci de formes indirectes de racisme et de microagressions.

J’ai grandi entre différentes régions du Québec avec mes frères et sœurs aussi adoptés. Puisque nous détonnions constamment de la masse en zone rurale, nous avons été sensibilisés au racisme dès notre jeune âge par nos parents. Malgré ça, jamais je n’aurais pu me préparer au monde extérieur, qui allait me juger en voyant ma peau jaunâtre et mes yeux en forme d’amande, et imaginer l’amplitude des comportements racistes ailleurs dans le monde.

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J’en ai entendu de toute sortes: des jokes de COVID, «Made in China», Général Tao, un Nihao sur le trottoir, une grimace de yeux bridés et j’en passe. Si ce n’est pas pour rire de moi, c’est pour me sexualiser en geisha ou utiliser la geek pour faire ses devoirs.

Je me souviens de la fois où nos parents ont eu des altercations dans les estrades de soccer lorsque des gens criaient de surveiller «le gros nègre dans l’équipe adverse». Sinon, quand un proche affirmait qu’un bon «Indien» devrait vivre dans sa réserve devant mon second petit frère.

D’autres propos méprisants, mais «inoffensifs envers nous, car nous faisons partie des bons immigrants», disent-ils, peuvent provenir de voisins supportant La Meute, qui nous côtoient sans se rendre compte qu’ils nous blessent profondément. Une autre phrase qui m’a longtemps fait grincer des oreilles, petite, et qui perdure: «Tu es chanceuse d’avoir été sauvée de ton pays. À notre époque, tu sais, les petits Chinois étaient sur les boîtes de lait et on leur envoyait des dons.» Ce complexe du sauveur blanc, qui découle du fameux «white privilege», j’en ai pris conscience bien avant la mort de George Floyd.

En grandissant, je n’aurais jamais cru que mon existence même pouvait être politique.

Avec le recul, j’ai compris qu’aujourd’hui cette «chance» n’était pas tant dans le fait d’avoir été adoptée dans une famille québécoise aimante, mais plutôt d’avoir obtenu la citoyenneté canadienne. De maintenant faire partie des vainqueurs de la mondialisation. En grandissant, je n’aurais jamais cru que mon existence même pouvait être politique. En fait, j’ai fini par comprendre que mon histoire de vie découlait d’événements historiques qui ont façonné les inégalités économiques entre pays industrialisés et en voie de développement.

Mon adoption relevait de rapports de pouvoir, et était, par conséquent, à l’intersection de la race, du genre et de la classe sociale. En d’autres mots, mon adoption était le fruit de la politique de l’enfant unique en Chine, mais aussi du privilège blanc. Un citoyen du Sénégal possédant les moyens financiers et autant d’amour à donner ne pourra jamais adopter un enfant de la DPJ.

Selon les traditions confucéennes, les Chinois favorisent leurs garçons et, de toute façon, les filles sont dites plus «dociles» à élever, ce qui les rend plus faciles à échanger sur le marché de l’adoption. J’ai aussi été adoptée par des parents d’une classe sociale aisée ayant les moyens de subvenir aux besoins de quatre enfants.

Je me suis rendu compte que je serais toujours perçue comme une étrangère.

À l’adolescence, période charnière où l’on veut à tout prix plaire à son cercle d’amis, j’ai voulu éviter de renforcer ce stigma et tout stéréotype me portant préjudice. Par mécanismes de protection et d’adaptation, je suppose, je voulais être normale et donc me conformer à la «majorité blanche québécoise».

En fin de compte, on perd la connexion avec ses racines chinoises et, ultimement, tout sentiment de fierté raciale. On le refoule et on a un peu honte de croiser ces supposés «vrais» Chinois qui mangent du chien et crachent partout. Peu importe le degré d’accent québécois ou le style vestimentaire à l’américaine que je m’efforçais d’imiter, je me suis rendu compte que je serais toujours perçue comme une étrangère. Après tant d’efforts, ma «chinoiserie» me restera collée à la peau jusqu’à ma mort.

Courtoisie
André-Anne Côté dans un orphelinat à Pékin en 2017.

Durant mes études à l’université, j’ai pu explorer les confins de mon identité hybride entre la Chine et le Québec. Grâce aux réseaux sociaux, j’ai tissé des liens avec d’autres adoptés internationaux et je me suis rendu compte que j’avais beaucoup plus de mal qu’eux à m’ouvrir sur mon identité chinoise.

En tant que fière Québécoise, le débat sur la souveraineté scindant la population en deux camps, anglo ou franco, ne me permettait pas de voir qu’il y avait d’autres avenues. En plus de ne pas vouloir faire de la peine à mes parents, c’était difficile de développer un sentiment d’appartenance à mon pays d’origine sans créer un conflit de loyauté. Par exemple, après la publication d’articles, j’ai reçu beaucoup de messages d’adoptés québécois m’écrivant en secret pour me parler de la recherche de leurs parents biologiques, alors que le sujet est tabou dans leur famille et leur cercle d’amis.

Être adopté, c’est à la fois bénéficier de la citoyenneté canadienne, tout en étant victime du privilège blanc. Après avoir saisi ce paradoxe, j’utilise ma position hybride pour sensibiliser mon entourage, majoritairement blanc québécois, et m’immiscer au sein de communautés multiculturelles. Mon objectif est de faire le pont entre ces deux mondes réconciliables.

Ces microagressions, je les ai trop souvent tolérées. Je me suis tue par peur du jugement des autres, peut-être par négligence envers moi-même. Maintenant, j’essaie de les désamorcer, sans m’emporter, du mieux que je peux. Comme chaque contexte est différent, il est difficile d’entrer en dialogue si l’autre n’est pas intéressé. Chaque fois que je les ai ignorés, j’ai en fait perdu l’opportunité de remettre en question la personne.

Maintenant, fini les excuses. Je vous invite à faire de même, dès maintenant, à engager une conversation sincère avec cet «autre», au-delà de vos aprioris.