OPINION
20/08/2020 13:44 EDT

Les cinq perdants de la rentrée scolaire en ligne

L’école forme des êtres vivants, des citoyens; l’ordinateur s’adresse à des êtres désincarnés, qui peuvent être n’importe où sur la planète.

artisteer via Getty Images

Les cours virtuels deviendront-ils la norme pour quantité de cours au collégial et à l’université en septembre? Mon expérience d’enseignant me fait croire que ce serait une grave erreur, qu’il faut y résister coûte que coûte. Or voici cinq grands perdants si le Québec persiste dans cette voie.

Les étudiants «défavorisés»

Il est normal d’oublier que nos conditions, confortables pour la plupart, ne sont pas celles de tous. Il y a un nombre de familles qui vivent à l’étroit, dans de petits logements où il est difficile de trouver un coin tranquille. Tout compte fait, le cours à distance confinerait un certain nombre de jeunes, non pas à une chambre personnelle où ils sont à l’aise, mais au bruit et au mouvement continuel d’un lieu où on se marche sur les pieds.

L’État aura beau fournir des tablettes et les services Internet qui manquent aux familles défavorisées, il ne pourra pas livrer le soutien que fournit un lieu, consacré, où les jeunes découvrent autre chose que ce que leur offre le quotidien. Des maths, de l’histoire, des livres, des activités sportives et parascolaires où ils peuvent s’impliquer, des professeurs qui peuvent identifier ce qui leur manque. Ça s’appelle l’éducation.

Les étudiants «normaux»

C’est toute une tâche que d’essayer d’apprendre à un jeune de ne pas faire trois ou quatre choses à la fois. Normal, c’est dans l’air du temps. Nous vivons dans un monde où nos sens sont sollicités sans cesse. Notre intérêt est une question de gros sous et donne lieu à une guerre constante pour avoir notre attention. Dans ce contexte, il y a une tendance généralisée à faire les choses de façon distraite.

Le rôle de l’enseignant est d’aider le jeune à se concentrer, à concentrer son esprit plutôt que d’être dispersé.

Quiconque connaît les jeunes sait ce qui se passe pendant le cours à distance: envoi et réception de textos, un petit YouTube par-ci, un Facebook par-là. Sans parler de la vénérable tradition de rêvasser. Depuis toujours, le rôle de l’enseignant est d’aider le jeune à se concentrer, à concentrer son esprit plutôt que d’être dispersé. En cours, le professeur doit sans cesse ramener l’étudiant à focaliser sur ce qui se passe. C’est déjà difficile en classe. Pourtant c’est nécessaire. Ça s’appelle l’éducation.

Les étudiants «exceptionnels»

Il y a un petit nombre d’étudiants qui sont littéralement transformés par l’éducation. Pour eux, l’éducation n’est pas une étape, mais une nouvelle forme de vie qu’ils ne quitteront plus. Par leur implication personnelle — que ce soit au niveau des idées, de la beauté, des sciences et des arts, de l’engagement social —, ces jeunes sortent de l’école en n’étant plus la même personne. Ç’a beau être rare, ces cas se rencontrent à compter du secondaire. Permettez-moi de douter que le cours à distance puisse produire une réaction aussi forte, amorcer une telle transformation. Cette expérience enthousiasmante et libératrice, ça s’appelle l’éducation.

Les professeurs

Un professeur ressemble à un guide touristique. En pointant le doigt vers certaines merveilles, il attire des regards curieux sur une chose qu’il a vue mille fois. C’est alors que son regard est revitalisé en partageant l’enchantement de l’étudiant qui la découvre. Il s’agit d’une rémunération discrète, mais bien réelle. Or le problème avec l’éducation Zoom, c’est qu’on voit mal le visage des autres. On ne peut pas lire les regards, on peut à peine deviner s’ils sont alertes ou distraits, et encore moins si les yeux pétillent. Sans cette source d’énergie renouvelée, sans ces regards qui se croisent, je ne sais pas si ça s’appelle encore l’éducation.

Ceux qui n’enseignent pas ne peuvent savoir à quel point les moments après les cours sont précieux.

Il y a un autre moment pédagogique plutôt magique qu’on rencontre en classe et qu’on ne peut pas connaître devant l’écran. Ceux qui n’enseignent pas ne peuvent savoir à quel point les moments après les cours sont précieux. Le zélé se précipite en avant pour s’obstiner sur tel ou tel point, entraînant quelques autres dans le sillage de son enthousiasme. L’étudiant gêné traîne la patte pour poser la question qu’il n’ose pas poser en classe, avec quelques autres pas loin, curieux d’entendre la réponse. Pour en avoir fait l’expérience, la séance Zoom se termine par un «plouc» sans appel. Appelons ça une éducation coupée court.

Le Québec 

Pour la plupart des gens, l’éducation est une période d’attachement profond. L’école, le cégep et l’université sont un ancrage pour la vie. Impossible de ne pas avoir été touché par la douleur des jeunes qui n’ont pu vivre leur bal de finissants, tellement ils y sont attachés. Sans des écoles physiques dans des villes physiques, un tel attachement est inimaginable. L’expression alma mater, que l’on utilise pour parler des institutions éducatives, en dit long. Oui, l’école est la «mère nourrissante» à laquelle on s’attache avec gratitude. Mais l’école qui incarne un endroit où l’on vit est le reflet de l’État, la véritable mère nourrissante. Avec les cours en ligne, quelle différence y aura-t-il entre les étudiants étrangers et ceux de la province?

L’école forme des êtres vivants, des citoyens; l’ordinateur s’adresse à des êtres désincarnés, qui peuvent être n’importe où sur la planète.

Puis que signifierait des «retrouvailles» dans un tel contexte? Imaginons des retrouvailles sur Zoom dix ans plus tard. Une rencontre virtuelle, entre élèves virtuels, serait l’illustration de l’étendue de leur distance… les uns des autres autant que de l’institution. Et quel serait l’intérêt de pareilles retrouvailles? Une rencontre à quarante anciens sur l’écran d’un ordinateur ne serait ni intéressante, ni inspirante. Comment croire que les cours qui les ont menés là pourraient l’être davantage? L’école forme des êtres vivants, des citoyens; l’ordinateur s’adresse à des êtres désincarnés, qui peuvent être n’importe où sur la planète. Nous devons justement ancrer les jeunes dans la vie civile, la nôtre spécifiquement, soit les aider à devenir de bons citoyens québécois. C’est un rôle non négligeable de l’école. Ça aussi, ça s’appelle l’éducation.

L’éducation reflète la vie. La vie est rencontre, une rencontre avec autrui où on se découvre soi-même. L’éducation est un dialogue qui, pour être vrai, exige une présence, une présence vraie. Si «l’éducation est un beau risque», comme le disait Socrate, espérons que le Québec soit à la hauteur. Souhaitons que la santé de l’esprit et de l’esprit civique ne soit pas sacrifiée à la santé du corps. Voyons si l’éducation est vraiment une priorité chez nous.