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15/06/2020 14:41 EDT | Actualisé 15/06/2020 14:59 EDT

Cette noyade qui a bouleversé ma vie

C’est arrivé le 9 juin 1988 et pour moi, c’est comme si c’était hier…

Un entrefilet dans le journal dernièrement a réveillé en moi des souvenirs douloureux. On craint cette année une hausse des noyades dans les piscines privées liée au télétravail. En 1988, le mot télétravail n’existait pas, mais je me suis retrouvée au cœur d’une tragédie impliquant la noyade d’une fillette de deux ans et demi alors que je n’avais que 12 ans.

Je suis née à Sainte-Dorothée, à Laval, bien avant que ce quartier ne soit synonyme de pandémie et de patients de CHSLD infectés. Sainte-Dorothée, c’était des terres, de l’agriculture, une banlieue tout ce qu’il y a de plus traditionnelle. Une rue normale, une vie tranquille.

Le 9 juin 1988, j’étais seule à la maison quand le papa d’une petite voisine de deux ans et demi est venu sonner à notre porte pour me demander si j’avais vu son enfant. La famille vivait à quelques maisons de la nôtre. Nous sommes allés ensemble dans la cour arrière pour s’assurer qu’elle n’y était pas. Puis, il a poursuivi ses recherches chez les voisins et moi, je suis retournée écouter mon émission.

Suphansa Subruayying via Getty Images

Quelques minutes plus tard (pourquoi, je ne le saurai jamais), je me suis demandé si elle n’était pas dans la piscine, puisque mon chat regardait dans le fond lorsque nous sommes allés voir si elle était derrière. En allant pour descendre les marches du balcon, je l’ai vue. Dans le fond, paisible, comme si elle dormait.

Je me rappelle de tout : de ce que je portais, de ce qu’elle portait, de mon instant de panique à l’idée d’entrer dans la piscine avec les talons hauts de ma mère que j’avais dans les pieds. Je les ai enlevés, j’ai descendu par l’échelle, je suis allée la chercher et je l’ai sortie de la piscine.

L’ironie, c’est que cette journée-là, j’avais obtenu ma certification du cours Gardiens avertis. Mais mon cerveau n’arrivait pas à se rappeler les manœuvres nécessaires. J’ai donc appelé le 911, mais je n’entendais pas la dame parce que le lave-vaisselle fonctionnait. J’ai fini par raccrocher, exaspérée.

J’ai ensuite appelé des voisins qui sont arrivés rapidement avec leur fille de 15 ans qui était sauveteuse. Elle s’est occupée de faire des manœuvres de réanimation sur l’enfant pendant que sa mère rappelait le 911 en me gardant à côté d’elle précieusement, comme pour m’épargner, sachant qu’il était trop tard. Les secours étaient déjà en chemin puisque même si j’avais raccroché, la répartitrice avait senti l’urgence de la situation.

Je me rappelle des hurlements de douleur de la mère, je me rappelle des policiers qui tentaient de m’éloigner de la scène.

En 1988, les cellulaires n’existaient pas. Alors lorsque mes parents et mes sœurs sont revenus chacun leur tour, quel choc de voir les véhicules d’urgence et une foule devant notre maison. Il y avait évidemment un attroupement parce qu’à Sainte-Dorothée, deux voitures de police, un camion de pompier et une ambulance, ça ne passe pas inaperçu. C’est ce qui a amené les parents de la petite fille à questionner les policiers. Je me rappelle des hurlements de douleur de la mère, je me rappelle des policiers qui tentaient de m’éloigner de la scène. 

Les policiers m’ont interrogée. J’étais encore complètement mouillée, personne n’avait pensé me donner une serviette. Par chance, mon amie Valérie avait eu la permission de rentrer dans la maison pour me soutenir moralement. Elle m’avait donc amené ma robe de chambre pour me réchauffer.

Les ambulanciers ont dit à ma mère qu’il ne m’amènerait pas à l’hôpital, parce que je ne semblais pas en état de choc. Mais que si dans la nuit, je n’allais pas, de m’y conduire sans hésiter. Je n’ai jamais eu de réaction, en fait, je n’en ai plus jamais reparlé pendant plus de 10 ans. Comme si je préférais oublier.

Parfois, le deuil prend la forme de la fin d’une vie d’insouciance pour une jeune fille de 12 ans.

La petite fille est décédée quelques heures plus tard à l’hôpital. On nous a dit que ça faisait probablement deux heures qu’elle était dans la piscine au moment où je l’ai trouvée. Il faut dire que ce n’était pas la première fois qu’elle échappait à la surveillance de ses parents. La différence, cette fois-ci, est que les conséquences ont été tragiques.

Ce qui me trouble encore, 32 ans plus tard, c’est le nombre insoupçonné de personnes affectées par cette histoire. Évidemment, au début, on pense à la famille immédiate, mais il y aussi la mienne, les voisins qui ont vécu la mort d’un enfant, une communauté ébranlée.

Et il y a moi. Qui, à 12 ans, a côtoyé la mort, alors que rien ne m’avait préparée à ça. Parfois, le deuil prend la forme de la fin d’une vie d’insouciance pour une jeune fille de 12 ans. C’est un deuil qui ne prend jamais fin. On apprend à vivre avec la tristesse. Dans mon cas, j’ai transformé cette tragédie en une occasion de sensibiliser. Le 9 juin, j’ouvre cette plaie à nouveau et j’utilise mes réseaux sociaux pour rappeler que le danger n’est pas toujours là où l’on croit.

Alors si cette année, on revoyait comment notre cour arrière et notre piscine sont sécurisées? Pour s’assurer que vos enfants ne connaissent pas la version 2020 de mon 9 juin 1988.

Pour plus d’informations sur la prévention de la noyade et les comportements sécuritaires à adopter en milieu résidentiel, visitez le site de la Société de sauvetage.