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Les cas de COVID-19 liés aux voyages sont sous-estimés au Canada. Voici pourquoi

«Le système actuel ne collecte pas systématiquement ou rigoureusement suffisamment de données pour servir de base à des décisions politiques de grande envergure.»
Une passagère passe par l'aéroport Montréal-Trudeau de Montréal, le jeudi 7 janvier 2021. Les cas de COVID-19 rapportés par les voyageurs sont sous-estimés par la Santé publique.
Une passagère passe par l'aéroport Montréal-Trudeau de Montréal, le jeudi 7 janvier 2021. Les cas de COVID-19 rapportés par les voyageurs sont sous-estimés par la Santé publique.

Le premier ministre Justin Trudeau a récemment annoncé de nouvelles restrictions de vol ainsi que des règles de dépistage de la COVID-19 et de quarantaine obligatoire pour les voyageurs afin de limiter la propagation du coronavirus.

Les arguments contre l’adoption de mesures plus strictes en matière de voyages au Canada pendant la pandémie de COVID-19 s’appuient souvent sur des données suggérant que peu de cas sont liés aux voyageurs. La principale source de ces données est l’Agence de la santé publique du Canada (ASPC), qui publie régulièrement des rapports sur les lieux d’exposition potentielle au virus au Canada, y compris les vols intérieurs et internationaux.

Sur la base de ces expositions signalées, l’ASPC estime que les voyages internationaux ont représenté entre 0,4 % (en mai) et 2,7 % (en juillet) du total des cas confirmés au cours des huit derniers mois, pour une moyenne d’environ 2%. Ces estimations sont ensuite régulièrement citées dans les médias par les représentants de l’industrie, les responsables de la santé publique et le gouvernement.

Sur la base de ces données, qui suggèrent que les voyages présentent un faible risque, les gouvernements ont hésité à mettre en place des mesures plus strictes concernant les voyageurs et les protocoles qu’ils doivent suivre.

Par exemple, le 21 janvier, le premier ministre de la Colombie-Britannique, John Horgan, a défendu sa décision de ne pas restreindre les voyages interprovinciaux en disant que le gouvernement ne peut agir que «s’ils nuisent à la santé et à la sécurité des Britanno-Colombiens. Si nous constatons une augmentation de la transmission… nous imposerons des restrictions plus strictes aux voyageurs non essentiels», a-t-il dit.

Notre équipe analyse le processus décisionnel menant à l’utilisation de mesures liées aux voyages pendant la pandémie de COVID-19 dans différents pays, dont le Canada. En comparant les mesures prises par le Canada avec celles d’autres pays, ainsi que les méthodes de dépistage et de calcul des infections importées, nous soutenons que les chiffres souvent cités sous-estimeraient en fait les cas de COVID-19 liés aux voyages. Le système actuel ne collecte pas systématiquement ou rigoureusement suffisamment de données pour servir de base à des décisions politiques de grande envergure.

Cette situation survient à un moment où l’arrivée de nouvelles variantes de la COVID-19 rend l’adoption de bonnes politiques en matière de voyages encore plus importante. Il est urgent de mettre en place un système plus rigoureux, plus rapide et plus précis.

Calcul des cas

Les estimations actuelles se basent sur les voyageurs internationaux arrivant par avion. Les passagers doivent se mettre en quarantaine, observer leurs symptômes pendant 14 jours et se faire tester en cas de doute. S’ils sont positifs et qu’ils déclarent avoir été sur un vol international ou intérieur, une alerte est ajoutée à une liste en ligne d’expositions potentielles.

Les passagers des rangées de sièges voisines sont considérés comme présentant un risque plus élevé et peuvent ainsi être avertis. Tous les autres voyageurs sont tenus de vérifier les alertes et doivent être mis en quarantaine dans tous les cas. Seuls les cas directs impliquant des passagers aériens sont pris en compte. Toute transmission communautaire ultérieure par des voyageurs, retrouvés ou non, n’est pas officiellement comptabilisée.

Il n’y a pas de tests de routine ni de recherche de contacts pour les voyageurs entrant au Canada. Seuls les voyageurs par avion qui s’identifient eux-mêmes comme présentant des symptômes et dont le test est positif sont inclus dans les données actuelles. Les voyageurs par voie terrestre et maritime, ainsi que les voyageurs aériens qui sont infectés, mais non testés ou asymptomatiques, ne le sont pas. Et aucune donnée n’est recueillie sur les voyages interprovinciaux au-delà des expositions détectées sur les vols intérieurs.

Une voyageuse, Josée Bertrand, montre le résultat de son test de Covid-19 à l'aéroport Trudeau de Montréal, alors qu'elle arrive de Fort Lauderdale le 7 janvier 2021.
Une voyageuse, Josée Bertrand, montre le résultat de son test de Covid-19 à l'aéroport Trudeau de Montréal, alors qu'elle arrive de Fort Lauderdale le 7 janvier 2021.

Les méthodes actuelles se basent également sur des données peu fiables concernant la fiabilité des tests, la recherche des contacts et la quarantaine. De multiples tests sont souvent nécessaires pour confirmer l’infection; il existe de nombreux faux négatifs et les nouvelles variantes s’avèrent particulièrement insaisissables. De même, la capacité de traçage est insuffisante compte tenu des volumes actuels de voyageurs.

On suppose que toutes les arrivées internationales respectent la quarantaine obligatoire de 14 jours. Toutefois, compte tenu de l’application limitée de cette règle, il se peut que certains passagers ne soient pas mis en quarantaine correctement ou ne respectent pas toute la durée de la quarantaine, voire ne la fassent pas du tout.

Cas non comptés

Lorsque l’on mesure les infections liées aux voyages, on se concentre sur la transmission du virus dans les avions. En novembre 2020, citant des recherches récentes, l’administratrice en chef de la santé publique Theresa Tam a déclaré qu’«il y a eu très peu de rapports, extrêmement rares, en fait, de transmission à bord des avions».

L’été dernier, les transporteurs aériens ont demandé au gouvernement d’assouplir les restrictions de voyage adoptées pour freiner la propagation de la COVID-19, cette fois en s’appuyant sur une «approche scientifique» qui permettrait de voyager dans des pays à faible risque d’infection.
L’été dernier, les transporteurs aériens ont demandé au gouvernement d’assouplir les restrictions de voyage adoptées pour freiner la propagation de la COVID-19, cette fois en s’appuyant sur une «approche scientifique» qui permettrait de voyager dans des pays à faible risque d’infection.

Toutefois, de nombreuses études qui font état d’un faible risque d’attraper le coronavirus en vol sont parrainées par l’industrie aérienne, ce qui soulève des inquiétudes quant aux conflits d’intérêts potentiels. Il est important de noter que ces études négligent les risques d’infection au cours d’un voyage.

Depuis le 7 janvier, toute personne arrivant au Canada par avion depuis un autre pays doit fournir un résultat de test négatif (effectué dans les 72 heures suivant le voyage) afin de réduire le nombre de voyageurs infectés par le coronavirus. Bien que cette mesure soit utile, elle ne tient pas compte des expositions qui se produisent pendant les trois jours qui séparent le test du voyage proprement dit.

Ensuite, il y a le voyage vers et depuis les aéroports. Certains voyageurs ont transmis le virus à des chauffeurs de taxi, par exemple. De nombreux passagers internationaux prennent des vols intérieurs en correspondance sans s’isoler lors de leur entrée initiale «sauf restrictions provinciales ou territoriales». Ces passagers transiteront également par les aéroports avant d’embarquer sur des vols domestiques. Les infections hors vol liées à ces scénarios ne sont pas comptabilisées actuellement.

Rendre les voyages plus sûrs

Les voyages et la pandémie de COVID-19 sont intimement liés. Le virus a été initialement importé au Canada par les voyages, et de nouvelles infections continuent d’être introduites au pays chaque jour. Cela inclut les variantes du virus.

Même avec les données partielles actuelles, l’ASPC a signalé plus de 160 vols internationaux et 90 vols intérieurs entre le 7 et le 17 janvier, transportant des cas confirmés de COVID-19. Ces cas sont survenus malgré les nouvelles exigences en matière de tests.

Si nous voulons prendre des décisions politiques efficaces pour gérer les voyages et la pandémie, nous avons besoin de données plus robustes. Le système de suivi actuel est surchargé, et il sera donc difficile d’élargir la collecte de données. Réduire le nombre de voyageurs aux seuls voyageurs essentiels est un point de départ important.

Les ressources peuvent ensuite être consacrées à l’amélioration des tests, à la recherche des contacts et à la mise en quarantaine. L’échantillonnage aléatoire pourrait être utilisé pour estimer les infections en fonction du nombre de voyageurs aux différents points d’entrée, dans les modes de transport et destinations d’un voyage. La multiplication et le partage des séquences génomiques des résultats positifs sont alors essentiels pour identifier plus rapidement tout cas importé de nouvelle variante.

Ce n’est qu’alors que nous pourrons avoir une idée précise des risques liés aux voyages et de la meilleure façon de les diminuer.

La version originale de cet article a été publiée sur La Conversation, un site d’actualités à but non lucratif dédié au partage d’idées entre experts universitaires et grand public.

Anne-Marie Nicol reçoit un financement en partie du Partenariat canadien contre le cancer.

La Conversation
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