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29/07/2019 10:48 EDT | Actualisé 29/07/2019 14:22 EDT

De la Bosnie à Trois-Rivières, parcours d’un réfugié devenu poète

Exilé au Québec, désormais écrivain et poète, Adis Simidzija n’aime pas se faire dire qu’il est le parfait exemple d’une bonne intégration. Voici son histoire.

Courtoisie
«Les gens ont commencé à mourir quand j’étais enfant. J’ai alors réalisé qu’ils pouvaient partir, comme ça, aussi bêtement.»

Quand la guerre éclate en Bosnie en 1992, le petit Adis Simidzija n’a que trois ans. Il habite à Mostar, une ville du sud de la Bosnie à la situation un peu particulière puisque qu’un pont y relie deux rives sur lesquelles habitent d’un côté les chrétiens catholiques, et de l’autre les musulmans.

Dans l’ex-Yougoslavie, la Bosnie abrite trois ethnies différentes: les Serbes orthodoxes, les Croates catholiques et les Bosniaques musulmans. Pour Adis, musulman non pratiquant et enfant d’une famille mixte, cette guerre fut davantage une question de géopolitique et de territoire que d’ethnies et de religion. 

C’est à cet âge-là que son père et son oncle ont été assassinés par l’armée serbe, comme plusieurs membres de sa famille, et amenés dans une fosse commune. 

«Je suis né dans la mort en quelque sorte, dit celui qui a aujourd’hui 30 ans et vit au Québec. Les gens ont commencé à mourir quand j’étais enfant. J’ai alors réalisé qu’ils pouvaient partir, comme ça, aussi bêtement, et ça a influencé ma construction identitaire, ma résilience, et mon besoin d’aider.»  

L’exil à Trois-Rivières 

Sa tante, musulmane et mariée à un chrétien, part se réfugier au Québec en 1996. Adis, sa mère et son grand frère, la rejoindront un peu moins de deux ans plus tard, parrainés par sa famille. 

Ce sera direction Trois-Rivières! Personne n’y parle le bosniaque, et pour pouvoir s’intégrer, il va falloir apprendre la langue française

Courtoisie
Adis (droite), accompagné de son frère et de sa mère.

Trois décennies plus tard, Adis est devenu écrivain et poète. Les mots façonnent désormais le quotidien de celui qui s’est même tatoué sur la peau une citation de Léo Ferré: «Les mots d’amour c’est comme les fleurs. Ça ne se cueille qu’une fois.»

Il se souvient surtout d’une professeure en francisation à l’approche pédagogique séduisante. Elle lui permettait d’écrire librement, sans cadre, sans contrainte, avec la possibilité de faire des erreurs et de se corriger.  

Écrire, c’est avant tout exprimer une émotion, ce qu’on ressent. J’ai vite compris que la langue me permettait de renverser le rapport de pouvoir et de reprendre le dessus, notamment quand j’étais intimidé à l’école.Adis Simidzija

Il explique ses années d’intimidation par cette peur de l’inconnu qui étreint souvent les gens et les pousse à réagir de façon agressive. Une peur de l’autre qui explique aussi, selon lui, la montée au Québec d’une extrême droite de plus en plus décomplexée dans l’expression de sa haine. 

«Quand on ne comprend pas quelque chose, on le rejette, on se méfie, on a une réaction négative. Et je crois que la communication est un moyen de défaire les préjugés.»

Communiquer, voilà ce qui l’a poussé à ouvrir une maison d’édition en 2016: DRDL (pour Des réfugié-e-s et des lettres) dont la mission est de faciliter l’intégration et le soutien de personnes immigrantes et de familles réfugiées. Et ce, de diverses manières: par la promotion de la langue, par celle des arts et ou encore par une volonté de briser l’isolement. 

L’importance du souvenir 

De son enfance en Bosnie, Adis ne garde que des souvenirs partiels, confirmés plus tard par sa famille et qu’il couche sur le papier dans L’enfant exilé de la vallée des arbres sucrés, son premier ouvrage - une autobiographie. 

«C’est un peu ça avec la mémoire, on est tout le temps dans un entre-deux: est-ce que les choses se sont vraiment passées? En 2017, quand j’y suis retourné pour revisiter les lieux, j’ai été frappé par la réactivation de la mémoire.» 

Plusieurs souvenirs sont ainsi remontés à la surface. Celui d’une grenade jetée dans une cour alors qu’il montait un escalier. Ou bien encore celui d’un terrain de jeux duquel il pouvait voir la fenêtre de sa grand-mère. 

«Le plus dur dans ce retour en Bosnie était son absence à elle, dit-il. C’est fou, il y a encore les traces de la guerre aujourd’hui, des trous laissés par les balles parmi les nouvelles constructions qui ont poussé. C’est un lieu à l’avenir incertain, mais avec ce passé qui est encore là.»

Le trentenaire a eu besoin de se réapproprier ses racines, revenir aux sources, aux origines, pour mieux se sentir Québécois, explique-t-il. 

C’est paradoxal, mais je crois qu’il est nécessaire de revenir à son identité de base. On croit à tort qu’on va alors s’éloigner de son identité qu’on s’est construite au Québec, mais c’est le contraire qui se produit.Adis Simidzija
Courtoisie
Adis, accompagné de son grand-frère et de sa grand-mère. 

Les deuils, des cicatrices

Tant de drames laissent des traces, et Adis n’a pas compris tout de suite qu’il était un peu différent des autres garçons. 

«J’ai compris aujourd’hui que ma différence n’est pas que le résultat de mon immigration. D’ailleurs, je ne me sentais pas différent quand j’étais plus jeune. Quand je l’ai compris, à l’âge adulte, ça a été un choc pour moi. J’ai tant voulu m’intégrer, j’ai tant voulu être comme les autres, mais je ne l’étais pas.» 

De ses deuils - non seulement les deuils des membres de sa famille, mais aussi le deuil d’un pays, d’une «vie antérieure», dit-il, et de tout ce qui aurait pu être - il a su tirer sa force, sa résilience. 

«J’aurais pu me dire: les Serbes, ce sont des osties de tabernak, mais à la place ma réflexion sur la mort m’a fait me demander, pourquoi? J’ai essayé de comprendre et cela m’a mené vers plus d’empathie. La rancune, elle, ne mène nulle part. On pardonne pour aller de l’avant. Le pardon précède le deuil, sans lui il est difficile de le faire. C’est une fierté, et je le dois au cadre familial dans lequel j’ai grandi.»  

Refuser les étiquettes 

Se sent-il Québécois aujourd’hui? Oui, «par la force des choses», répond Adis. Mais il n’aime pas la compartimentation un peu trop facile des choses. 

«Un jour, je me sens Québécois. Un autre, je me sens Bosniaque. Et un autre encore, je me sens pas pantoute! (Rires) J’ai tendance à vouloir dépasser les catégories. J’aime le cliché du citoyen du monde. En plus, ce n’est pas tant à moi de décider. Et, honnêtement, je m’en fous un peu. Il m’est plus important de savoir ce que j’apporte à la société dans laquelle je vis, quelle qu’elle soit.»

Courtoisie
L'oncle d'Adis (à gauche) et son papa (à droite), tous deux assassinés par l'armée serbe. 

Et pour cet anti-capitaliste, impossible de ne pas s’impliquer pour «combattre la laideur», comme il dit. 

Ainsi, il se bat sur plusieurs fronts, contre toutes les formes d’oppression et de violences. En 2012, lors du Printemps Érable, il répond présent. Il milite avec le Parti Vert, dénonce les conditions de certains détenus, s’engage dans la lutte contre l’itinérance.  

Aujourd’hui, je suis non croyant non pratiquant, mais je crois en quelque chose qui n’est pas religieux: l’humanisme. On le retrouve partout: dans l’Islam, dans le judéo-christianisme, chez Sartre, chez Camus...Adis Simidzija

Désormais, quand il entend qu’il est le parfait exemple d’intégration, cela lui pose un certain problème. 

«J’ai accès à des outils qui me permettent d’exprimer un contre-discours. Je veux pouvoir réfléchir au-delà de ça et mobiliser les gens autour de moi pour des causes auxquelles je crois, dont notamment la langue française, la culture québécoise dans toute sa diversité, les arts.»

Les arts… la grande passion de celui qui, trois décennies après son arrivée dans un Québec dont il ne parlait pas la langue, compte parmi ses auteurs préférés Marguerite Duras, Stefan Zweig, Romain Gary, et Nelly Arcan. 

Et soyons clairs: il n’en a pas fini de lutter, de lever son poing en l’air, et de porter, à bout de bras, son rêve d’un monde meilleur. 

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