OPINION
05/03/2020 14:52 EST

Les malheurs de Bombardier reflètent l'échec de la politique d'infrastructure du Canada

Le Canada est confronté à un déficit d’infrastructure par rapport aux autres économies industrialisées.

La Presse canadienne/Mario Beauregard
Inauguration du métro AZUR à Montréal en 2016.

Le Canada a besoin d’une infrastructure de transport moderne pour permettre une mobilité durable. Celle-ci doit répondre aux nouvelles exigences en matière d’efficacité énergétique et de normes d’émission tout en desservant des populations urbaines plus denses.

Idéalement, les entreprises canadiennes devraient jouer un rôle de premier plan dans la conception, la construction et l’exploitation de ces infrastructures, tant au Canada que dans le monde entier.

Cependant, le Canada ne fait pas bonne figure sur ce front. Les investissements dans les infrastructures durables ont été négligés, les excédents des exportations de transport ferroviaire se sont transformés en déficits et la principale entreprise de transport du Canada, Bombardier, a vendu sa division ferroviaire au géant français Alstom dans une transaction de 8,2 milliards de dollars américains.

Pour renverser cette tendance négative, le Canada doit promouvoir ses entreprises de technologie des transports, soutenues par un cadre politique stable pour des infrastructures durables.

Un déficit croissant

Le Canada a enregistré un solide excédent commercial dans le domaine du transport ferroviaire dans les années 1990. Mais cela s’est transformé en un déficit croissant au cours des 20 dernières années, atteignant 2,4 milliards de dollars en 2019 (voir la figure 1 dans le graphique ci-dessous).

Le seul grand marché pour le matériel ferroviaire canadien est notre voisin, les États-Unis, mais même dans le cadre de cette relation bilatérale, les exportations canadiennes de 228 millions de dollars sont submergées par des importations de 1,5 milliard de dollars (Figure 2).

En deux décennies, le Canada est littéralement passé de leader du transport ferroviaire à joueur de second plan.

Cette tendance est étroitement associée au destin de Bombardier. L’entreprise québécoise est devenue, depuis les années 1970, l’un des plus grands acteurs mondiaux du transport ferroviaire. Toutefois, cette croissance a été réalisée par des acquisitions dans le monde entier, et non par des entreprises en croissance au Canada. C’est pourquoi le centre international de son unité de transport se trouve désormais en Europe, avec son siège social mondial à Berlin.

EPA/JENS SCHLUETER
Usine de Bombardier à Berlin en Allemagne EPA/JENS SCHLUETER

Dans un même temps, la technologie de Bombardier n’a pas réussi à rester à la fine pointe du progrès. Récemment, l’entreprise a fait la une des journaux en raison de plaintes concernant d’importants problèmes de contrôle de la qualité de la part d’exploitants de métro à Toronto, à Londres et à New York ainsi que de l’exploitant ferroviaire national allemand.

Vers un transit neutre en carbone

Alors que les changements climatiques mettent le Canada au défi de devenir plus efficace sur le plan énergétique et neutre en carbone, le transport doit apporter sa contribution. Cela signifie que les investissements dans les infrastructures doivent répondre non seulement aux besoins actuels, mais aussi à ceux de la société dans dix ans, lorsque la société aura une plus forte densité urbaine et ne pourra plus ignorer l’impact environnemental de ses choix de mobilité.

Pour la mobilité urbaine, n’importe quel choix est meilleur que les voitures à occupation uniqueLes villes du futur nécessitent différents types de systèmes de transport urbain tels que le métro, le tramway et les pistes cyclables.

Les dollars canadiens consacrés aux infrastructures ont été investis dans les routes et les aéroports, négligeant le transport ferroviaire de passagers

Pour les distances moyennes, l’avion doit également être remplacé par des modèles plus efficaces sur le plan énergétique, comme le train à grande vitesse.

Avec l’urbanisation croissante, en particulier le long du corridor Windsor-Toronto-Montréal-Québec, la pertinence des modes de transport alternatifs change. La voiture peut convenir aux communautés rurales isolées, mais moins aux zones métropolitaines comptant des centaines de milliers d’habitants.

Au cours des dernières décennies, les dollars canadiens consacrés aux infrastructures ont été investis dans les routes et les aéroports, négligeant le transport ferroviaire de passagers. Le Canada est donc confronté à un déficit d’infrastructure par rapport aux autres économies industrialisées.

Les progrès sont lents

À Montréal, le réseau de transport en commun est saturé et l’enveloppe nécessaire pour son développement pourrait s’élever à 35 milliards de dollars sur plusieurs années, a dit la mairesse de Montréal, Valérie Plante. En janvier, on apprenait que la hausse des déplacements dans le transport en commun n’avait augmenté que de quatre pour cent au cours des cinq dernières années, le pire rendement en 20 ans.

D’autre part, le plan de transport 2020 du gouvernement de l’Ontario donne la priorité au transport routier, abandonne les plans déjà avancés pour le train à grande vitesse et ne propose que des projets symboliques pour le transport urbain durable.

Malgré cela, le Québec accuse toujours un retard sur l’Ontario en matière d’investissements dans les transports collectifs. D’ici 2028, l’Ontario entend dépenser 5 650 dollars par habitant dans des projets de transport en commun, contre seulement 1081 dollars au Québec.

En 2019, la Suède et l’Allemagne ont connu une baisse des vols intérieurs et une augmentation des voyages en train longue distance, une conséquence, du moins en partie, de la sensibilisation accrue au climat. Au Canada, la plupart des gens n’ont pas ce choix car le transport ferroviaire de moyenne distance est lent, peu fréquent et nécessite une réservation à l’avance.

Dans le même temps, l’industrie canadienne a besoin d’une infrastructure nationale pour acheminer les produits destinés à l’exportation. Il s’agit d’une grande priorité. L’un des objectifs du Canada est de diversifier ses exportations. Actuellement, 73 pour cent d’entre elles sont destinées au marché américain.

Investir dans les infrastructures et les technologies

Le Canada fait la promotion dans le monde d’une image de lui-même responsable sur le plan environnemental et préoccupé par les changements climatiques. Dans le même temps, le pays dispose d’une main-d’œuvre hautement qualifiée, capable de développer des technologies de pointe. Cela signifie que le Canada devrait disposer d’une base solide pour développer des systèmes de mobilité durable.

Alors, que manque-t-il?

Avec l’accent mis désormais sur les avions d’affaires, Bombardier ne jouera probablement pas un rôle dans la mobilité durable.

Tout d’abord, le Canada doit investir dans les compétences et les technologies. Le développement des transports collectifs demande une technologie de pointe qui nécessite des connaissances en matière de gestion des systèmes et des logiciels. Cela garantit que les trains circulent fréquemment, rapidement et à l’heure. Un système bien géré, par exemple, ne s’arrête pas en cas de perturbation à des centaines de kilomètres de distance, comme cela s’est produit récemment dans le sud-ouest de l’Ontario.

Le secteur privé doit prendre l’initiative. Avec l’accent mis désormais sur les avions d’affaires, Bombardier ne jouera probablement pas un rôle dans la mobilité durable. Ce vide crée à la fois des opportunités et des besoins pour les entrepreneurs technologiques canadiens.

Un cadre politique prévisible

Deuxièmement, l’industrie a besoin d’une demande intérieure prévisible pour des produits et des services de transport de haute qualité.

Pour les entreprises d’infrastructure, la demande est liée aux réglementations gouvernementales et aux investissements du secteur public, tant au niveau national, provincial que local. Les gouvernements qui investissent dans les infrastructures doivent insister sur la plus grande qualité, non seulement pour offrir un bon rapport qualité-prix aux voyageurs et aux navetteurs canadiens, mais aussi pour inciter les entreprises à développer des produits qui peuvent connaître du succès à l’échelle internationale.

Et les gouvernements doivent prendre des engagements à long terme, car les projets d’infrastructure prennent des années, voire des décennies, pour être menés à bien. Pour que les entreprises puissent investir dans de nouvelles capacités, il faut que la demande soit prévisible. Personne ne s’engagera dans des projets qui pourraient être annulés après les prochaines élections.

La construction d’infrastructures prend du temps. Les systèmes de mobilité durable nécessitent des investissements permanents dans des infrastructures de haute qualité. C’est cela qui permettra aux Canadiens, à l’avenir, de faire des choix de déplacements respectueux de l’environnement.

La version originale de cet article de La Conversation a été publiée en anglais.

La Conversation