POLITIQUE
26/08/2019 20:16 EDT | Actualisé 26/08/2019 20:27 EDT

Avortement: Alain Rayes, lieutenant québécois de Scheer, admet avoir mal présenté la position du parti

Il a publiquement déclaré que les députés conservateurs d'arrière-ban ne pourraient pas rouvrir le débat.

The Canadian Press

MONTRÉAL — Le lieutenant québécois d’Andrew Scheer a reconnu lundi qu’il avait déformé publiquement la politique du chef conservateur en matière d’avortement.

Alain Rayes, député de Richmond—Arthabaska en charge du recrutement des candidats au Québec, a indiqué aux candidats conservateurs et aux médias que la question de l’avortement était chose du passé et que les députés ne pourraient la rouvrir. Une information qui est apparue comme une nouvelle lorsque nous l’avons présentée au bureau de Scheer et qui a aussi surpris des groupes conservateurs travaillant à faire élire des candidats conservateurs «pro-vie».

Avec Rayes à ses côtés, la médaillée olympique et nouvelle recrue conservatrice Sylvie Fréchette a déclaré lundi à l’émission de radio montréalaise Tout un matin qu’il était «faux» d’affirmer que des députés conservateurs d’arrière-ban pourraient rouvrir le dossier de l’avortement. «C’est faux. C’est totalement faux», a lancé la candidate conservatrice pour la circonscription de Rivière-du-Nord.

Jessica Ébacher, l’espoir des conservateurs dans la circonscription de Drummond, avait aussi confié à la journaliste Catherine Lévesque, en juillet, que, avant de se lancer dans l’affrontement, elle avait voulu avoir l’assurance que le débat sur l’avortement ne serait pas rouvert sous la direction de Scheer.

«En ayant l’assurance que le débat était terminé, ça me rassurait», avait fait valoir Mme Ébacher.

Isabelle Lapointe, candidate dans La Prairie, s’est dite convaincue que ce débat était totalement scellé et qu’il ne serait jamais rouvert. «C’est un débat qui est clos et qui ne rouvrira pas. Jamais. Ça, c’est très clair. Il n’y a pas une lueur, il n’y a pas un doute, et si j’en avais eu un, je vous le dis, je n’aurais pas fait le saut», avait-elle indiqué à Catherine Lévesque, cet été.

Dans une entrevue publiée le week-end dernier, Rayes lui-même a déclaré au Journal de Montréal, que «Andrew Scheer a confirmé qu’il ne permettrait pas à l’un de ses députés de présenter un projet de loi antiavortement».

Si j’ai eu une interprétation différente de ses propos, c’est mon erreur.Alain Rayes

Rayes se rétracte

Tard lundi après-midi, Alain Rayes a déclaré au HuffPost qu’il était «désolé pour toute confusion».

«Si j’ai eu une interprétation différente de ses propos, c’est mon erreur et les propos du chef prévalent. Je suis désolé pour toute confusion.», a-t-il écrit dans un courrier électronique.

Le porte-parole du NPD Alexis Richard a avancé que les députés conservateurs de la province incitaient les électeurs à penser que les conservateurs ne rouvriraient pas le débat sur l’avortement, suggérant que deux histoires différentes étaient racontées présentement au pays. 

Brock Harrison, directeur des communications de Scheer, a nié que le parti dise une chose en français et une autre en anglais.

«[Rayes] l’a dit en se basant sur quelque chose qu’il a mal compris», a déclaré Harrison au HuffPost.

The Canadian Press
Alain Rayes aux Communes en mai dernier

 Scheer laisse la porte ouverte

Il semble que les Québécois soient plus favorables au droit à l’avortement que les habitants des autres régions du Canada. Selon un sondage réalisé par Léger l’an dernier, 86% des Québécoises et des Québécois estiment que l’avortement devrait être légal partout dans le monde. La moyenne canadienne était de 71%. 

Scheer, qui est devenu le chef conservateur en 2017 en partie en sollicitant le soutien d’activistes anti-avortement, n’a jamais déclaré qu’il interdirait ou tenterait d’empêcher ses députés de présenter une législation anti-avortement. En fait, il a dit le contraire.

Il a promis des votes libres à tous les députés conservateurs sur des questions de conscience et a déclaré que les simples députés seraient libres de présenter les projets de loi qu’ils souhaitent mais qu’il les encouragerait à se concentrer sur des sujets qui les unissent plutôt que sur ceux qui les divisent.

«Je n’ai jamais eu peur d’avoir des conversations et des débats et chaque député a le droit, dans son rôle de député, de présenter une législation et de faire des déclarations afin de soulever des sujets qu’il a à coeur, en son nom personnel ou en celui de ses électeurs», a déclaré Scheer en 2016.

Depuis la course à la direction du parti, cependant, Scheer a souvent été plus discret par rapport à cette question, reprenant surtout la déclaration, comme l’a fait à nouveau Harrison lundi, qu’un «gouvernement conservateur ne rouvrirait pas la question».

Les pro-vie gardent confiance en Scheer

Alissa Golob, cofondatrice du groupe anti-avortement RightNow, estime, comme le font beaucoup de conservateurs et comme Scheer lui-même semble l’énoncer, que cet engagement signifie seulement que son cabinet ne rouvrira pas la question. Son groupe travaille activement à la nomination et à l’élection de candidats anti-avortement pouvant présenter un projet de loi autorisant certaines restrictions en matière d’avortement.

 «Je pense que beaucoup de députés conservateurs déploreraient, même ceux qui ne sont peut-être pas tout à fait favorables à une position pro-vie, une telle prise de position par leur chef», a-t-elle déclaré au HuffPost, à propos d’un scénario où des députés conservateurs verraient leur liberté de parole être restreinte.

 «Le député se trompe... Nous n’avons qu’à nous en tenir à ce qu’a dit Scheer... Je ne suis pas du tout inquiète», a-t-elle déclaré.

Scheer est un fervent catholique romain avec un bilan clair de soutien contre l’avortement, ou de ce que ses partisans aiment appeler des projets de loi favorables à la famille. En tant que chef des conservateurs, cependant, il a souvent marché sur des oeufs en évitant les questions directes sur la possibilité que son parti tente de faire adopter une loi anti-avortement.

«Avec les politiciens, cela pourrait être une tromperie; ce pourrait être un mensonge», a déclaré Jack Fonseca, porte-parole de Campaign Life Coalition, un autre groupe pro-vie anti-avortement. «Il est également tout à fait possible que cet individu n’ait pas suivi les divers discours d’Andrew Scheer depuis 2017 alors qu’il faisait campagne pour le poste de chef.»

Rayes, député depuis 2015, a d’abord indiqué au HuffPost que la position de Scheer avait changé depuis qu’il était devenu chef du parti et qu’il avait promis de ne pas rouvrir le débat.

«Nous ne nous attendons pas à ce qu’Andrew Scheer ou le cabinet d’Andrew Scheer présente un projet de loi pro-vie visant à rétablir la protection juridique des enfants dans l’utérus», a déclaré Fonseca, consterné par l’idée que Scheer pourrait être engagé dans ce qu’il qualifie de double discours.

«Mais nous nous attendons à ce que beaucoup de députés pro-vie, des députés d’arrière-ban, présentent des projets de loi d’initiative parlementaire.»

Les libéraux, qui ont récemment déniché un extrait vidéo de Scheer en 2005 décrivant son opposition au mariage gai et tentent activement de rappeler aux électeurs les positions conservatrices du leader conservateur, ont qualifié d’«alarmant» le fait que les conservateurs tiendraient des discours différents en fonction de leur public.

Scheer doit expliquer pourquoi il autoriserait son caucus à revenir sur les droits des femmes au Parlement.Mélanie Joly, ministre du Tourisme

«Les députés et candidats conservateurs ont travaillé à plusieurs reprises pour rouvrir le débat sur l’avortement au Canada, et Andrew Scheer a laissé ses députés présenter des projets de loi pour voter sur toutes les questions», a déclaré la ministre du Tourisme Mélanie Joly, députée d’Ahuntsic-Cartierville.

Les libéraux, qui comptent parmi leurs rangs des députés anti-avortement, se sont engagés à imposer la ligne de parti sur la question et insistent, depuis 2015, pour que tous leurs candidats s’engagent à soutenir la position pro-choix.

De son côté, Alissa Golob a fait valoir qu’elle était heureuse de voir que le Parti conservateur n’allait pas enlever la liberté de conscience à ses élus, contrairement aux libéraux.


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