Manger des légumes québécois à l’année : entre le rêve et la réalité

L’idée a germé il y a quarante ans, mais où en est-on aujourd'hui?

Des fraises, des poivrons, de la laitue, des concombres, des tomates produites au Québec, pour « manger local » toute l’année, cela relève-t-il d’une lubie ? Non. L’idée a germé il y a quarante ans dans l’esprit d’un ancien ministre de l’Agriculture, Jean Garon, qui au début de sa carrière ne savait pas distinguer le devant du derrière d’une vache. Mais il était avocat et économiste de formation. Et c’est à lui que l’on doit le principe «d’autosuffisance alimentaire».

Un principe fort simple qui vise à produire le maximum d’aliments chez soi pour créer des emplois et nourrir sa population. Bien sûr notre hiver peut mettre fin à toute ambition de manger des fruits et légumes à l’année. Mais M. Garon s’est demandé si le Québec ne pouvait pas devenir les Pays-Bas d’Amérique du Nord.

Les Néerlandais sont les champions incontestés de la culture en serre. Ce petit pays européen est le deuxième exportateur de denrées alimentaires de la planète. Et une grande partie de ses exportations de légumes, de plantes et de fleurs poussent sous des hectares de cathédrales en verres.

Pour réussir ce tour de force serricole au Québec, Jean Garon comptait sur un atout majeur, l’électricité d’Hydro-Québec pour alimenter un grand champ de serres nordiques. Mais Hydro-Québec n’a jamais eu de vision à long terme. Contrairement aux alumineries, les tarifs préférentiels ont été octroyés aux agriculteurs par interruption ou tardivement. Seule une poignée d’une quinzaine de grands joueurs en bénéficie, comme Serres Demers ou Savoura, m’expliquait au téléphone André Mousseau, président des Producteurs en serre du Québec qui compte 700 entreprises.

C’est en partie ce manque de vision qui fait que l’Ontario produit 69 % des légumes en serre au Canada et la Colombie-Britannique 19 %. Le Québec, quant à lui, est resté dans l’obscurité avec une part de production nationale de 6 % .

La promesse de M. Legault

En campagne électorale, l’actuel premier ministre, M. Legault, a promis de doubler la valeur de la production serricole de la province. Québec prévoit donc une enveloppe de 50 M $ sur cinq ans pour développer le secteur. Mais la véritable bougie d’allumage, selon M. Mousseau, est d’octroyer un tarif préférentiel à la majorité des entrepreneurs serricoles, environ 4 à 5 cents/Kw, soit environ la moitié moins que ce que nous payons pour éclairer nos maisons.

Il compte sur le tandem de M. Legault et de Sophie Brochu pour annoncer ce tarif préférentiel ce mois-ci. L’ancienne présidente et chef de la direction d’Énergir, une visionnaire en économie d’énergie et de lutte aux GES, vient d’être nommée à la tête d’Hydro-Québec.

Au lieu d’avoir des milliers de kW invendus qui dorment derrière les barrages, Hydro-Québec pourrait contribuer à ce que les Québécois se nourrissent mieux par l’apport de fruits et légumes. Du coup, il permettrait aussi au Québec de réduire ses émissions de GES en éliminant le recours au gaz naturel, au mazout ou au propane pour chauffer les serres.

La perte de « l’expertise bio »

Si le Québec est bon dernier dans la production de légumes en serres au pays, ses entrepreneurs ont quand même réussi à devenir des leaders en production de légumes biologiques en serres en Amérique du Nord. Selon M. Mousseau, c’est un dérapage d’expertise biologique qui a poussé Les Serres Lefort au bord de la faillite l’automne dernier.

L’entreprise située Montérégie est névralgique puisqu’elle approvisionne 70 % des transplants aux producteurs en champs. M. Legault s’est inquiété du fait que celle-ci puisse passer entre les mains d’intérêt ontarien ou autre. Elle a été récemment acquise in extremis par une autre entreprise québécoise, Hydro Serres.

D’après M. Mousseau, le Québec devra investir beaucoup plus dans la recherche et développement qu’il ne le fait en ce moment pour attirer de jeunes chercheurs et dynamiser le secteur.

COVID-19 et autosuffisance alimentaire

Si les coûts de chauffage représentent de 15 % à 30 % du coût d’opération d’une serre, les coûts de la main d’œuvre, eux, oscillent entre 30 % et 50 %. En cette période de pandémie et de rareté de main d’œuvre étrangère, il faudra voir combien de Québécois vont répondre à l’appel des agriculteurs, d’Ottawa et de Québec, pour récolter leurs propres tomates ou leurs poivrons en serres et dans les champs. Ce sera une façon de mesurer l’écart entre le rêve et la réalité.

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