POLITIQUE
07/10/2019 11:46 EDT

Élections: les questions relatives aux Autochtones ne retiennent pas beaucoup d'attention

Le quasi-silence des chefs sur ces questions en dit long sur leur importance aux yeux des politiciens canadiens, déplore Cindy Blackstock.

Paul Chiasson/La Presse canadienne
Jagmeet Singh est passé par la Première Nation de Grassy Narrows ce week-end pour y faire une annonce.

OTTAWA — Quand le chef du NPD, Jagmeet Singh, a promis de l’eau potable dans les réserves des Premières Nations et qu’Elizabeth May, des Verts, a promis qu’un gouvernement vert commencerait à démanteler la Loi sur les Indiens, tous deux samedi, c’était la première fois que les questions relatives aux Autochtones retenaient beaucoup d’attention dans la campagne fédérale.

Le quasi-silence des chefs de partis fédéraux sur ces questions en dit long sur leur importance aux yeux des politiciens canadiens, déplore Cindy Blackstock, une importante dirigeante des Premières Nations qui a dirigé la cause des droits de la personne qui a conduit à une indemnité de plusieurs milliards de dollars pour les enfants autochtones.

Ni le chef libéral Justin Trudeau ni le chef conservateur Andrew Scheer n’ont consacré de temps ou d’énergie à ces questions pendant la campagne.

«Je pense que cela témoigne de la priorité avec laquelle les gouvernements ont tendance à répondre aux préoccupations des peuples des Premières Nations, inuits et métis: quand ils se donnent même la peine d’en parler, et qu’ils parlent de choses comme des crédits de camping, cela vous indique où nous sommes positionnés dans le classement des priorités», a dénoncé Mme Blackstock.

Depuis le début de la campagne, le 11 septembre, certaines préoccupations pressantes concernant les populations autochtones et les Premières Nations ont été soulevées, notamment les évacuations de la Première Nation de Neskantaga en Ontario en raison de problèmes d’eau persistants — et la décision du Tribunal canadien des droits de la personne selon qui Ottawa a «délibérément et inconsciemment» fait preuve de discrimination à l’égard des enfants autochtones vivant dans les réserves en ne finançant pas correctement les services à l’enfance et à la famille.

Chris Wattie / Reuters
Photo d'archives de Cindy Blackstock. 

Mme Blackstock, la directrice exécutive de la Société de soutien à l’enfance et à la famille des Premières Nations et une membre de la Première Nation Gitxsan en Colombie-Britannique, a été une ardente défenseure des droits des enfants des Premières Nations. Elle a exprimé sa profonde déception face à cette «discrimination» à l’encontre des enfants des Premières Nations, citant la décision du tribunal des droits de la personne.

Le gouvernement fait appel du montant des dommages-intérêts de plusieurs milliards de dollars, affirmant que l’élection rend impossible l’organisation d’un dédommagement avant la date limite du 10 décembre.

Mme Blackstock croit que les dirigeants fédéraux ne parlent pas des questions autochtones pendant la campagne électorale, car ils ne veulent pas attirer l’attention sur leurs «échecs».

«Je trouve cela profondément troublant, particulièrement compte tenu de la Commission de vérité et réconciliation, de l’enquête sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées) et, plus récemment, de la décision du Tribunal canadien des droits de la personne», a déclaré Mme Blackstock au sujet du manque d’attention que reçoivent les questions autochtones pendant la campagne.

Trois des quatre principaux partis politiques — les libéraux, les verts et le néo-démocrate — ont publié leur programme complet. Chacun contient des promesses visant les peuples autochtones. Tous trois s’engagent à mettre en œuvre la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones (DNUDPA) et à lever tous les avis concernant l’eau potable. Les conservateurs n’ont encore publié aucune promesse de campagne visant spécifiquement les Canadiens autochtones.

Les promesses de Justin Trudeau de réparer les relations entre le gouvernement fédéral et les Premières Nations du Canada et de mettre en œuvre un programme axé sur la réconciliation ont été désignées comme des priorités clés à la fois pendant la campagne de 2015 et au cours de ses quatre années au pouvoir.

Le chef national de l’Assemblée des Premières Nations, Perry Bellegarde, estime que le gouvernement libéral «a fait plus pour les peuples des Premières Nations que tout autre gouvernement de l’histoire», soulignant des milliards de dollars en nouveaux investissements et l’adoption d’une loi visant à réduire le nombre d’enfants autochtones en famille d’accueil et à protéger les langues autochtones.

Tout cela témoigne d’«un mouvement dans la bonne direction», a-t-il déclaré, tout en ajoutant que «davantage reste à faire».

Le dossier Lavalin

Les dirigeants autochtones, les militants et les politologues évoquent diverses raisons pour lesquelles les partis, en particulier M. Trudeau et les libéraux, pourraient éviter d’attirer l’attention sur leur programme politique autochtone.

Une personne dont le nom est synonyme de l’un des plus grands scandales du gouvernement Trudeau, Jody Wilson-Raybould, peut incarner une raison importante.

L’ancienne procureure générale s’est retrouvée au coeur d’une crise pour le gouvernement Trudeau l’hiver dernier, accusant le premier ministre, son bureau, d’autres ministres et des bureaucrates d’avoir fait pression de manière inappropriée pour éviter des poursuites pénales à l’encontre du géant montréalais SNC-Lavalin.

Mme Wilson-Raybould a quitté le cabinet de Trudeau en lien avec cette affaire, suivie de son alliée au sein du cabinet, Jane Philpott. M. Trudeau a finalement expulsé les deux femmes du caucus libéral et elles cherchent maintenant à se faire réélire en tant que candidates indépendantes.

«Je pense que Jody Wilson-Raybould est l’éléphant dans la salle en ce qui concerne cette élection», a dit Eli Enns, un politologue canadien Nuu-chah-nulth au Center for Global Studies de l’Université de Victoria.

«Le gouvernement Trudeau a fait beaucoup de bruit au début de son mandat de quatre ans au sujet de la réconciliation avec les peuples autochtones et, aux yeux de certaines personnes, il n’a pas réussi à le faire. Et particulièrement les retombées avec Jody Wilson-Raybould ont vraiment été un moment où beaucoup de gens ont dit, ‘Trudeau était-il sincère en matière de réconciliation?’ Et cela a confirmé la pensée de nombreuses personnes qui croyaient qu’il n’était pas sincère.»

Naomi Sayers, une avocate autochtone de la Première Nation de Garden River, est du même avis.

Les questions autochtones, surtout après la démission de Jody Wilson-Raybould, et en particulier pour le parti libéral, sont un sujet délicat.Naomi Sayers

«Compte tenu du mandat qu’ils viennent de compléter — ils ont reçu de nombreux avis de non-conformité du Tribunal canadien des droits de la personne pour se conformer à leurs décisions concernant les enfants autochtones et les services qu’ils recevaient — c’est presque comme s’ils attiraient l’attention sur les problèmes ils n’ont pas résolu et qu’ils avaient dit qu’ils allaient résoudre.»

Jennifer Adese, une chercheure métisse et professeure de sociologie à l’Université de Toronto, croit que la rhétorique politique de plus en plus conflictuelle et le durcissement des attitudes à l’égard des minorités dans d’autres pays sont des signes avant-coureurs dont les partis politiques canadiens tiennent peut-être compte.

«Si on observe le paysage plus large des démocraties du monde qui vont à droite et encore plus à droite, je pense qu’il y a une stratégie politique à ne pas mentionner ou mettre trop l’accent sur ce qui peut être perçu comme les droits des minorités et un appel excessif aux soi-disant droits des minorités», a expliqué Mme Adese.

«Il y a un courant politique changeant et je pense qu’éviter de parler de manière substantielle des questions autochtones pourrait être une stratégie pour éviter de nourrir cette négativité qui existe déjà.»

Pour ce qui est des conservateurs, leur silence total sur les priorités des Premières Nations «est un reflet de ce qu’ils entendent faire: ne rien faire», a estimé Mme Adese.

«La plupart des peuples autochtones se souviennent bien du style de leadership de Stephen Harper», a-t-elle dit.

«Je pense que les questions autochtones devraient être au premier plan de toutes les plateformes des partis, car nous ne parlons pas seulement d’un segment particulier de droits spécifiques; cela a des répercussions dans tous les domaines liés au logement, à la pauvreté, à l’environnement, donc ça devrait être à l’avant-plan.»

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