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26/02/2020 14:37 EST

J'ai attendu mes 41 ans pour perdre ma virginité, est-ce que j'ai eu tort?

Je savais, au fond de moi, que je voulais faire l’amour avec quelqu’un que j’aimais et avec qui j’avais une relation sérieuse.

À l’âge de 40 ans, j’avais déjà fréquenté plus d’une centaine d’hommes, tous âgés de quinze ans de moins ou de plus que moi, pour des histoires qui duraient entre un soir et un an.

J’ai connu un physicien, un capitaine de l’armée, un «bouncer» d’un bar de striptease, un philosophe, un chanteur de country, un négociateur de traités de paix, un capitaine de yacht, un magnat de la gestion des déchets, un athlète professionnel, un peintre paysagiste, un pompier, un urgentologue, un agent de la CIA à la retraite, un ministre, plusieurs avocats et suffisamment d’ingénieurs pour créer une entreprise.

© AMANDA MCCRACKEN
Dans l’émission de Katie Couric en 2014 pour parler de ma virginité.

Si j’ai eu des relations intimes avec une cinquantaine d’entre eux, je n’ai eu de relations sexuelles avec aucun. Je n’attendais pas de me marier et mon abstinence ne répondait pas à une obligation religieuse. Ils m’attiraient, et je fantasmais sur certains. Avec le recul, je pense que les films de Disney, les comédies romantiques et les chansons à l’eau de rose m’avaient conditionnée. Quelle que soit la raison, je savais, au fond de moi, que je voulais faire l’amour avec quelqu’un que j’aimais et avec qui j’avais une relation sérieuse. Simplement, cette relation ne s’est jamais présentée.

Féministes et misogynes ont conspué ma décision d’abstinence, car nous vivons dans une société où ne pas avoir de relations sexuelles empêche de s’accomplir.

En 2013, j’ai écrit un article intitulé Does My Virginity Have a Shelf Life? [“Ma virginité a-t-elle une durée de vie limitée?”] pour le New York Times et ça a changé ma vie. Outre les 600 commentaires reçus en 24 heures, l’article a été l’un des dix articles les plus partagés en une semaine. Féministes et misogynes ont conspué ma décision d’abstinence, car nous vivons dans une société où ne pas avoir de relations sexuelles empêche de s’accomplir.

J’ai été invitée à parler de ma virginité dans l’émission de Katie Couric qui, pendant une pause publicitaire, s’est tournée vers moi et m’a dit d’un air entendu que j’étais un cas typique du «syndrome de la princesse».

«Vous devriez tout simplement faire l’amour», m’a-t-elle dit.

J’ai eu l’impression de recevoir une fessée… sur le cœur. 

La quête

J’ai quitté les studios de NBC avec une mission: ne pas suivre tout de suite les conseils de Katie Couric et chercher à savoir si j’étais complètement déconnectée de la réalité, comme l’avait suggéré la présentatrice préférée des Américains. 

J’ai commencé par lire des livres comme The Evolution of Desire, Necessary Losses, Appetites, The Power of Habit et Attached. Bien sûr, j’ai survolé le grand classique Sex and the Single Girl dont l’autrice, Helen Gurley Brown, rédactrice en chef historique de Cosmopolitan, estimait que «si vous n’avez pas de relations sexuelles, vous êtes foutue».

Je me suis mise à la recherche d’un psychologue, je suis allée voir un médium et j’ai parlé à mon médecin de famille. Je voulais savoir si le fait d’avoir écouté mon désir de ne coucher avec personne avant d’être amoureuse et de vivre une relation sérieuse faisait de moi quelqu’un de «malade».

J’ai découvert que la majorité des gens pensaient que mon comportement était démodé. Une amie m’a même demandé ce que j’entendais par «relation sérieuse» puisque, de toute façon, on finissait toutes par se faire larguer.

J’ai envoyé un courriel au Dr Barry Komisaruk, professeur en psychologie à l’Université Rutgers, dans le New Jersey, qui étudie les orgasmes chez des patientes paralysées.

Je lui ai demandé si la science montrait que le cerveau des femmes était stimulé différemment selon le type d’orgasme, car plusieurs personnes m’avaient dit que si j’avais eu des relations buccogénitales ou si je m’étais masturbée, j’avais déjà eu un rapport sexuel.

Il a écrit quelque chose que je n’oublierai jamais: «D’après mon expérience, si je dois faire un choix, entre mon instinct et la science, je suis mon instinct!»

Je lui ai dit que je cherchais des preuves scientifiques de ce que mon instinct me disait, à savoir réserver les rapports sexuels à l’amour et à une relation sérieuse. Il m’a suggéré de contacter l’un de ses collègues au Royaume-Uni dont les recherches ont révélé que le cerveau d’une femme réagit différemment selon le type d’activité sexuelle. Ensuite, il a écrit quelque chose que je n’oublierai jamais: «D’après mon expérience, si je dois faire un choix, entre mon instinct et la science, je suis mon instinct!»

J’ai contacté une vierge consacrée, quelqu’un qui, pensais-je, comprendrait ma compulsion à suivre un sentiment fort. Quand je l’ai rencontrée dans un café, elle ressemblait à n’importe quelle trentenaire. Pas de longue tenue noire mais une alliance à l’annulaire. «Mary» était catholique et avait fait vœu de chasteté mais, contrairement aux religieuses, elle ne vivait pas isolée et travaillait comme infirmière.

Je suis chrétienne, mais pas catholique, et je ne me gardais pas pour Dieu mais, vierge à 40 ans, j’étais curieuse de savoir si elle avait rencontré la même résistance de la part de ses pairs, s’ils pensaient que quelque chose n’allait pas chez elle. 

«Mon vagin ne va pas exploser si je n’ai pas de relations sexuelles», avait-elle répété à quelques amies. Elle sirotait son café au lait écrémé et parlait avec beaucoup de franchise du parcours qui l’avait amenée à choisir une vie de chasteté. «Je suis impatiente qu’arrive le jour où je rencontrerai Jésus», m’a-t-elle dit. 

J’ai compris ce qu’elle ressentait. J’attendais aussi quelqu’un qui m’aimerait inconditionnellement, et je croyais qu’il existait.

J’ai donc continué à écouter les sages que je croisais sur mon chemin.

Lors d’un périple sur la Pacific Highway One, je me suis arrêtée à Big Sur, au Café Kevah qui surplombe l’océan. À côté de moi se tenait, perché sur sa moto, un grand homme costaud, plus âgé que moi, ex-membre de la pègre de Chicago, devenu conseiller en dépendance. Comme ça arrive souvent entre de parfaits inconnus qui ne se reverront probablement jamais, nous nous sommes raconté nos vies.

«Anorexie sexuelle»

«Vous êtes une anorexique sexuelle», m’a-t-il dit. Et il m’a recommandé le site Sex & Love Addicts Anonymous, où je pourrais en apprendre davantage sur mon «trouble». Selon lui, je désirais avoir des relations sexuelles, mais en choisissant de ne pas en avoir, j’avais l’impression de garder le contrôle de ma vie. Au fond, je n’étais pas très différente de mes amies tombées dans la spirale des troubles alimentaires.

Plutôt que de me priver de nourriture, je me privais de sexe. Une dépendance à la privation qui, comme toute dépendance, avait des répercussions. Je suis donc devenue accro aux hommes qui n’avaient aucune intention de s’engager. Les trois premiers que j’ai aimés lorsque j’avais une vingtaine d’années m’ont tous quittée pour une autre. Et quand l’un d’eux a refusé la seule proposition sexuelle que j’ai jamais faite, mon instinct m’a dit que si je devais retomber amoureuse et être à nouveau quittée, alors autant rester vierge.

Qu’il s’agisse d’auto-sabotage ou de prophétie auto-réalisatrice, je suis tombée amoureuse d’hommes indisponibles, avec lesquels je savais que je n’aurais jamais de relations sexuelles parce qu’ils ne m’aimeraient jamais et s’engageraient encore moins: l’athée indéfectible qui ne prierait jamais avec moi, celui qui n’aurait jamais d’enfant car il avait subi une vasectomie, celui que j’ai rejoint après plusieurs heures de vol et qui n’avait pas pris le temps de se débarrasser du préservatif usagé qui trônait au-dessus de sa poubelle de salle de bain archi pleine, le déprimé qui ne pourrait jamais m’aimer parce qu’il ne s’aimait pas lui-même…

J’ai su que j’avais touché le fond quand je suis passée à l’homme marié frustré. Ce n’est pas comme ça que j’allais trouver le bon. 

Tous les soirs, pendant six mois, j’ai écrit dans mon journal: «Je suis prête et digne d’une relation profondément intime et amoureuse.»

Je me privais de l’intimité émotionnelle dont je rêvais. Il m’a fallu un entretien avec un rabbin orthodoxe pour que je le comprenne.

Le rabbin Manis Friedman, auteur de The Joy of Intimacy, m’a dit: «Les gens sont accros à l’attirance physique, l’équivalent de la malbouffe, et ça ne comblera pas le vide, surtout si vous manquez d’apport en nutriments. Dix minutes plus tard, la faim est toujours là. Vous pouvez passer toute votre vie sans relations sexuelles, mais pas sans intimité.» 

Mon psy m’a ouvert les yeux sur la relation abusive que j’avais avec moi-même et à laquelle je revenais sans cesse, car j’étais constamment dans un état d’anticipation intense mais vide. Le désir déguisé en espoir me volait un temps précieux. Tous les soirs, pendant six mois, j’ai écrit dans mon journal: «Je suis prête et digne d’une relation profondément intime et amoureuse.»

L’élu

Et puis c’est arrivé.

À l’été 2018, alors que je buvais des margaritas sur une terrasse avec des amis, j’ai rencontré un géologue amateur de course en montagne. Je sortais d’une énième histoire sans avenir avec un homme indisponible, et lui, Dave, d’un divorce après 18 ans de mariage. 

Cet ex-batteur aux cheveux longs de Long Island n’était pas du tout mon genre: il répondait à mes appels et à mes textos, il communiquait si bien que même ses yeux bleu-gris changeaient de couleur selon son humeur. Lors de notre troisième rendez-vous, il m’a emmenée à l’aéroport et m’a accompagnée jusqu’au contrôle de sécurité. J’ai ressenti comme un pincement au cœur, mais aucun frisson.

Selon mon amie, ça viendrait avec le temps. Pourtant je n’avais pas l’impression d’être amoureuse. Tout se passait trop bien. Où était ce sentiment d’angoisse que j’associais à l’amour? Où était la peur qu’il me quitte? 

Quelques mois plus tard, au dîner, il m’a pris la main et m’a dit ce qu’aucun homme ne m’avait jamais dit: «Tu mérites d’être aimée.»

Et puis, j’ai été de plus en plus attirée par sa disponibilité et sa transparence. Contrairement à mes relations précédentes, je lui ai fait entièrement confiance avant de tomber amoureuse. 

Au bout de deux mois, il m’a dit que je valais la peine d’attendre. J’avais déjà entendu cette phrase, avant que les hommes perdent rapidement tout intérêt. Mais, quelques mois plus tard, au dîner, il m’a pris la main et m’a dit ce qu’aucun homme ne m’avait jamais dit: «Tu mérites d’être aimée.» J’ai avalé mon jus d’aronia et détourné le regard. Mon corps tout entier avait envie de s’enfuir. 

Au lieu de ça, je suis restée immobile, dans une situation que je ne connaissais pas: celle où j’allais apprendre à recevoir et à retourner l’amour que l’homme en face de moi me tendait. J’ai décidé d’échanger ma virginité contre un changement positif: remplacer une dépendance à l’attente par un sain désir d’être aimée.

Mais je ne voulais pas faire l’amour un jour de la semaine au hasard, me lever le lendemain et partir travailler. Je voulais que ce soit prémédité, comme mon choix l’avait toujours été. Dave et moi avons alors commencé à réfléchir à un voyage.

La découverte

Dix mois après notre premier rendez-vous, nous nous sommes envolés pour la Polynésie française. Huahine, la deuxième des cinq îles que nous avons visitées, porte le surnom d’«île rebelle» car elle fut la dernière de 118 à tomber sous le joug français. À notre arrivée, notre chauffeur de taxi nous a dit que son nom signifiait «sexe de femme». Je me suis dit que c’était l’endroit que j’attendais.

© Amanda McCracken
Notre bungalow dans le village de Lapita, sur l’île de Huahine: le clair de lune s’infiltrait par les petites ouvertures sculptées dans le bois et projetait au plafond des rais de lumière triangulaires (le triangle est symbole de changement).

Dave n’avait pas eu de relations sexuelles depuis trois ans et avait l’impression, en quelque sorte, de recommencer à zéro avec moi. Il m’a surprise en me présentant un jeu de cartes amusant dans lequel chaque carte représentait une position sexuelle. Nous avons fait plusieurs piles: «Bingo», «Étrange, mais essayons quand même», «Impossible, même pour Elastigirl.» Je portais une culotte en dentelle rose que je venais d’acheter et j’ai allumé une bougie.

Tout, sur l’île de Huahine, porte la marque du sacré: les fleurs d’hibiscus rouges, le profil de femme enceinte que dessine le mont Tavaiura, les pierres de marae indiquant d’anciens sites rituels, et même les anguilles aux yeux bleus qui portent l’âme des ancêtres. L’expérience du sexe dans la relation amoureuse que je vivais était, elle aussi, sacrée, bien qu’on ait passé des années à tenter de me convaincre du contraire.

© Amanda McCracken
Une fleur d’hibiscus (symbole de l’énergie féminine) que nous avons trouvée lors d’une randonnée. En Polynésie française, une femme porte une fleur d’hibiscus derrière l’oreille gauche si elle est mariée ou si elle a un copain, et derrière la droite si elle est célibataire et disponible.

Nous avons fait l’amour dans notre bungalow avec vue sur un lagon turquoise. Le sexe est devenu la métaphore de la découverte. Ma première fois a été amusante et maladroite, mais la passion a grandi au fil de notre pratique ce jour-là.

Le lendemain matin, alors que nous nous enfoncions dans la jungle épaisse, accompagnés par un guide aux pieds nus, j’ai ressenti une plénitude indescriptible, une paix intérieure dans chaque parcelle de mon corps. Faire l’amour dans le cadre d’une relation amoureuse et sérieuse m’avait libérée. Je ne me demandais pas s’il aurait envie de me revoir le lendemain, s’il allait me rappeler, s’il voyait d’autres filles en cachette.

Ce gigantesque acte de foi l’été dernier a déclenché une cascade de changements monumentaux. Quelques jours après avoir perdu ma virginité, Dave m’a demandée en mariage. Deux mois plus tard, nous avons organisé une petite cérémonie au chevet de ma grand-mère hospitalisée, trois jours avant son décès. Aujourd’hui, j’ai 42 ans et je suis enceinte de quatre mois.

© Amanda McCracken
Plongeon de notre ponton à Huahine.

Est-ce que j’ai eu raison d’attendre?

Mon long parcours sur le chemin de la virginité m’a permis de découvrir des choses sur moi-même que je n’aurais jamais apprises si j’avais couché avec le premier venu. Il m’a fallu beaucoup de temps et d’efforts pour comprendre le schéma d’autodestruction que je répétais et y mettre fin pour m’autoriser à être aimée.

Photographie de Zack Weinstein
Danse avec Dave.

Finalement, ça n’a jamais été qu’une question de sexe. Je n’ai jamais attendu que le prince charmant vienne frapper à ma porte. C’est moi que j’attendais. Celle qui s’est enfin rendu compte qu’elle ne devait plus se contenter des miettes, qui a ressenti le vide de l’attente, qui s’est tournée vers l’amour et a cessé de courir après le rejet. Celle qui a été capable d’accepter d’être aimée.

J’ai eu raison d’attendre.

Ce billet, publié sur le HuffPost américain, a été traduit par Karine Degliame-OKeeffe pour Fast ForWord, pour le HuffPost France.