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17/06/2020 20:10 EDT

L'armée quitte les CHSLD qu'elle juge stabilisés malgré des difficultés persistantes

Cette stabilisation signifie, pour plusieurs employés, un retour à la difficile normalité pré-pandémie, après un bref épisode de ce qui devrait être la normalité, soit une quantité suffisante de personnel.

THE CANADIAN PRESS/Paul Chiasson
Bien que la mission des militaires canadiens ait été prolongée jusqu’au 26 juin, plusieurs quittent ces jours-ci leur emplacement, là où la situation est «stabilisée», selon l’expression du colonel Tim Arsenault.

LACHINE, Qc — «Ça me décourage de les voir partir parce que leur aide était vraiment bien. Il y a déjà un vide quelque part et on manque de personnel», a confié mercredi à La Presse canadienne Sophie*, une préposée aux bénéficiaires du CHSLD Nazaire-Piché de Lachine, à l’issue d’une émouvante cérémonie de départ des 32 militaires qui y avaient été affectés.

Bien que la mission des militaires canadiens ait été prolongée jusqu’au 26 juin, plusieurs quittent ces jours-ci leur emplacement, là où la situation est «stabilisée», selon l’expression du colonel Tim Arsenault, commandant du contingent des Forces armées canadiennes déployé dans la région de Montréal.

Or, cette stabilisation signifie, pour les employés interrogés par La Presse canadienne sous le couvert de l’anonymat, un retour à la difficile normalité pré-pandémie, après un bref épisode de ce qui devrait être la normalité, soit une quantité de personnel suffisante pour bien traiter les bénéficiaires.

«On a une peur, parce que là, maintenant, on est retourné à la normale», affirme Julie*, une infirmière d’expérience.

Camilla*, une préposée aux bénéficiaires, renchérit: «En fin de semaine, ils n’étaient déjà plus là et il manquait trois préposés. On le sent à chaque étage».

Données erronées du CIUSSS

La notion de «retour à la stabilité» des Forces armées repose sur trois critères, selon le colonel Arsenault: «Le taux d’infection est un des critères, le taux de présence des employés civils aussi, et les tâches qui sont attribuées aux militaires. Si nos membres passaient 100 % de leur temps à prodiguer des soins aux patients et que, avec le retour du personnel civil, ce chiffre-là diminue à 20 %, par exemple.»

Dans un courriel envoyé à La Presse canadienne avant la cérémonie, le CIUSSS de l’Ouest-de-l’Île de Montréal affirmait que le CHSLD Nazaire-Piché, durement éprouvé par la pandémie avec 36 décès, ne comptait plus de cas actifs de COVID-19. En entrevue après la cérémonie, la présidente-directrice générale du CIUSSS, Lynne McVey, avançait le même bilan: «Aujourd’hui, le bilan, c’est qu’on a zéro patient COVID-19, la situation est très stable».

Pourtant, nous dit Alice*, une aide de service embauchée par le biais du site «JeContribue.ca», «il n’y a qu’un seul étage vert sur quatre. Il y a au moins un étage rouge et un étage jaune et je ne sais pas si le deuxième étage rouge est passé au jaune, mais ces trois étages sont pleins de patients qui font de la fièvre et d’autres qui toussent», ce qui démontre qu’il reste très certainement de nombreux cas de COVID-19 au CHSLD Nazaire-Piché. Curieusement, cette institution ne se retrouve plus sur la liste des établissements touchés par la pandémie sur le site du ministère de la Santé.

Une présence essentielle

Il ne fait aucun doute dans l’esprit de tous les intervenants que l’arrivée de l’armée a été salvatrice.

«Ils étaient nombreux et ils étaient toujours présents, jour, soir, nuit. C’était constant et ç’a beaucoup aidé, sinon on n’y serait jamais arrivées, ça c’est sûr», affirme d’emblée Julie.

Lynne McVey souligne que «les Forces armées sont entrées au moment où il nous manquait plusieurs centaines de membres de notre personnel, jusqu’à 800 membres de notre personnel dans le CIUSSS de l’Ouest de l’Île, qui étaient atteints de la COVID-19. Aujourd’hui, il reste 43 membres de notre personnel à la maison. Les autres sont retournés dans leurs milieux de travail.»

«L’arrivée des Forces armées canadiennes nous a aidés à sauver des vies et prendre soin de tous les résidants», ajoute-t-elle.

Le colonel Arsenault, lui, reconnaît que ses troupes ont été sorties de leur zone de confort.

«C’est une mission qui est nouvelle pour nous. Par contre, notre structure militaire de contrôle de soutien logistique nous a permis d’être très agiles et de s’adapter à la situation pour s’assurer que nos membres faisaient partie de la solution et non pas partie du problème.

«Nos militaires ont vraiment été honorés d’avoir eu l’opportunité de venir travailler dans les CHSLD et de soutenir nos confrères civils dans l’état de crise», a-t-il ajouté.

Retour à l’anormale normalité

Les six intervenantes qui ont accepté de se confier à La Presse canadienne sous le couvert de l’anonymat ont lancé un «Oui!» collectif et spontané lorsqu’on leur a demandé si l’ajout des militaires au personnel régulier représentait un ratio correct pour travailler.

Comme le souligne Sophie: «Quand t’es infirmière auxiliaire et que t’as 25 patients pour une auxiliaire, tu cours sans arrêt. L’étage où je travaille, c’est 25 résidants, mais c’est plus que 25 résidants parce que ce sont tous des cas lourds.»

«Je n’ai pas le temps de leur parler, déplore-t-elle. Ça fait 13 ans que je suis dans le métier et que je demande la même chose: il faut plus d’infirmières auxiliaires sur l’étage. Au lieu d’une auxiliaire pour 25 patients, il en faudrait deux et une infirmière sur chaque étage.»

«Dans les soins, on doit avoir une approche holistique, pas seulement l’essentiel, fait valoir Julie. C’est un tout, pas juste manger et boire. Ça prend du social, des activités et tout.»

Camilla ajoute que le choc est brutal à l’entrée: «Quand on va à l’école, c’est un patient pour un étudiant. Ici, c’est 12 patients pour deux personnes. Ce n’est pas pareil. On n’a pas le temps de jaser avec.»

Natasha*, aussi préposée, note que «le ratio ne permet pas de donner les soins aux patients, les bons soins. Juste le strict minimum: nourrir, changer la culotte. Les conversations, ça n’existe pas même quand le personnel est complet.»

Des employés du CHSLD ont indiqué qu’avec le départ des militaires, plusieurs collègues se sont fait demander de faire des doubles quarts, soit 16 heures, et ce, sur plusieurs jours consécutifs. Cette situation n’émeut pas la PDG du CIUSSS, dont la réponse démontre à quel point cette situation est endémique au réseau: «Nous avions des préposés aux bénéficiaires, des infirmières, qui faisaient des quarts de travail de temps supplémentaire avant la pandémie. Alors ceci n’indique pas que la situation est instable, au contraire, elle est très stable dans notre CHSLD.»

* Les noms ont été changés pour préserver l’anonymat des employées qui ont accepté de se confier à La Presse canadienne.

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