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Les défis des applications de rencontre pour les personnes trans

«Je dis le mot ''trans'', et soudain, je suis un déchet», confie Kim.

À ses début sur Tinder, Kim Forget-Desrosiers a rencontré une femme qui lui plaisait. Elles se sont envoyé de nombreux messages pendant plus d’une semaine. «Ç’a avait vraiment cliqué, se rappelle-t-elle. On se trouvait cute, on s’envoyait des photos. Puis, Kim s’est sentie assez en confiance, juste avant de rencontrer sa nouvelle flamme en personne, pour lui dévoiler qu’elle était une femme trans.

«Elle a vu ça comme une trahison. Elle m’a insultée, elle m’a dit que j’étais un homme qui s’était déguisé en femme pour pouvoir avoir des lesbiennes. Elle m’a vraiment bashée

«Ç’a fait vraiment mal, ajoute Kim. Maintenant, je ne fais plus ça, jaser pendant une semaine avant de faire mon dévoilement. Ça ne sert à rien.»

Le bon moment pour faire son dévoilement, la crainte de se faire rejeter ou même agresser... voilà toutes des préoccupations que vivent de nombreuses personnes trans qui utilisent des applications de rencontre. Et qui démontrent quel genre de casse-tête le dating peut représenter, quand on n’est pas cisgenre.

«C’est ce qui est le plus pesant, le poids de la cisnormativité.»

- Camille Chamberland, sexologue et psychothérapeute

Le dire d’emblée ou pas?

C’est LA grande question. Pour les personnes trans qui font des rencontres (en ligne ou pas), le moment du dévoilement est souvent un élément très stressant. La sexologue et psychothérapeute Camille Chamberland, qui travaille beaucoup avec les personnes trans, voit beaucoup ce dilemme chez ses clients.

«Le dire d’emblée sur son profil, par exemple, ça évite les situations désagréables, mais en même temps, ça coupe une grande partie de la population qui aurait pu être intéressée. Mais ne pas le dire revient à retourner dans le placard... c’est vraiment un catch 22. Les clients y réfléchissent beaucoup et tentent de faire ce qui est le mieux pour eux dans un monde très cisnormatif; c’est ce qui est le plus pesant, le poids de la cisnormativité.»

Elle est une femme trans américaine de 26 ans qui vit présentement à Berlin.
Elle est une femme trans américaine de 26 ans qui vit présentement à Berlin.

Pour éviter les malentendus, le premier mot dans la description du profil Tinder d’Elle est «trans».

«Je ne suis pas intéressée à discuter avec des personnes qui ne sont pas intéressées à ce que je suis», explique l’Américaine, que le HuffPost Québec a joint à Berlin, en Allemagne, où elle vit maintenant.

«Personnellement, je sacrifie ma vie privée au profit de ma sécurité.»

- Elle, femme trans de 26 ans

Elle a même lancé une page Facebook où elle dénonce les messages haineux qu’elle reçoit et expose les exemples de conversations «éducatives» qu’elle a souvent avec des utilisateurs de Tinder.

«Personnellement, je sacrifie ma vie privée au profit de ma sécurité», résume celle qui dit avoir déjà subi une agression physique après une relation sexuelle, parce que la personne qu’elle avait rencontrée dans un bar venait de réaliser qu’elle était trans.

«Cette peur-là, elle est toujours dans ma tête, renchérit Kim. Dans mon entourage, c’est arrivé, une femme trans qui s’est fait battre par une femme lesbienne parce que quand elle a fait son dévoilement, l’autre a capoté.»

Camille Chamberland constate d’ailleurs qu’un nombre de plus en plus important de ses clients choisit cette option de dévoilement dès le départ.

«Elles vont écrire par exemple: ″femme trans″, ″⁣en transition″⁣ ou non, parce qu’elles sont tannées d’avoir à gérer le stress ou le possible rejet... ou même la fétichisation, au moment où elles se dévoilent.»

Kim Forget-Desrosiers, 34 ans
Kim Forget-Desrosiers, 34 ans

Kim, de son côté, préfère ne pas indiquer sur son profil Tinder qu’elle est trans, puisqu’elle ne veut pas que certains préjugés l’empêchent de créer des liens avec des femmes intéressantes... Si elle sent que la femme avec qui elle échange semble ouverte et que «ça clique», elle se dévoile.

«Ça ne donne rien de le dire après quatre phrases, c’est bizarre, explique-t-elle. Et trop tardivement, tu t’investis émotionnellement, et le refus fait plus mal. J’ai gagé et pour moi, c’est un peu avant la date

«Mais des fois, je me dis que je serais mieux de le savoir tout de suite, si la personne n’est pas ouverte d’esprit», ajoute-t-elle en soupirant.

Samuel Alexis Poliquin aime mieux, lui aussi, attendre qu’une certaine complicité se soit développée avant de faire son dévoilement à des personnes qu’il rencontre en ligne.

«Pour moi, c’est moins important, affirme le graphiste de 29 ans. Ça ne paraît pas, ça ne change rien dans le quotidien. Je suis rendu très loin dans ma transition, tout est terminé depuis deux ans. Pourquoi je le dirais tout de suite?»

Il donne d’ailleurs l’exemple de son ex-copine.

«Au départ, elle ne voulait rien savoir, elle trouvait ça trop étrange. Et finalement, on est devenus amis, et elle a vu que ça ne changeait rien... et on a été ensemble pendant quatre ans.»

Tinder... la meilleure option?

C’est devenu un incontournable pour les jeunes célibataires (ou non)... Mais l’application n’est pas nécessairement un modèle d’inclusion. Bien que Tinder ait intégré il y a trois ans des options de genre pour définir son profil, ce n’est pas tout le monde qui a envie de s’identifier comme «trans»... Et plusieurs personnes trans ont affirmé s’être fait supprimer leur profil, probablement après un signalement de la part d’autres utilisateurs.

Bien sûr, il existe certaines applications de rencontre pour les personnes de la communauté LGBTQ+, comme Her (une application uniquement pour femmes queer) ou Ok Cupid (plus inclusive). Mais ces applications ne fonctionnent pas aussi bien que Tinder, selon Kim.

Et ce n’est pas parce qu’une personne est trans qu’elle a envie de fréquenter uniquement des personnes trans ou non binaires, souligne la sexologue Camille Chamberland.

Les rejets... et les questions inappropriées

À partir du moment où la personne fait son dévoilement, il arrive souvent qu’elle se fasse rejeter... ou poser des questions très intimes.

«Je suis rendue que je dis tout de suite: ″je suis une femme trans opérée″, parce qu’avant, je me faisait tout le temps dire: ″ah, désolée, j’aime pas les pénis″, raconte Kim. Et les gens se sentent très à l’aise de tout de suite me demander comment sont mes organes génitaux, de quoi ils ont l’air, ça ressemble à quoi mes sensations... Faut que je fasse de l’éducation.»

«Mais des fois, ça ne me tente pas, d’éduquer», ajoute la femme de 34 ans, qui est justement intervenante dans le milieu LGBTQ+.

«Je dis le mot ″trans″, et soudainement, je suis un déchet... Ok, désolée d’être un sous-humain!»

- Kim Forget-Desrosiers

Ce que Samuel Alexis s’est fait dire le plus souvent, après avoir révélé qu’il était trans, c’est: «je ne suis pas intéressé à ça».

«Comme si on était tous pareils!» lance-t-il.

Même chose pour Kim.

«Je dis le mot ″trans″, et soudainement, je suis un déchet... Ok, désolée d’être un sous-humain! ironise-t-elle. Il y a deux secondes, tu me trouvais vraiment attirante! D’autres vont me dire: ″je ne sais pas comment gérer ça...″ Tu n’as rien à gérer! J’ai fait ma transition, ça n’a jamais été aussi bien été dans ma vie!»

«Les personnes trans vivent beaucoup de discrimination sur les applications, constate Camille Chamberland. Lorsqu’elle se dévoilent, elle se font souvent dire ″je me suis fait avoir″ ou ″je ne suis plus intéressé″... Comme si le fait d’être trans invalidait la personnalité. Beaucoup de gens vont s’arrêter à l’étiquette ″trans″ plutôt qu’à l’individu.»

Et malgré tout, Samuel Alexis et Kim se considèrent «chanceux», puisqu’ils sont attirés par les femmes.

«Les femmes sont quand même moins pires en général, elles sont plus ouvertes», constate Kim, qui a déjà été à la recherche d’expériences avec des hommes, dans le passé.

«Ils m’ont tous refusée!» ajoute-t-elle.

De son côté, Elle a aussi constaté qu’il était plus difficile d’attirer des hommes.

«Les hommes qui font preuve de masculinité toxique se sentent menacés par le simple fait que j’existe... et c’est ridicule, parce que je ne suis pas intéressée par eux! s’exclame la jeune Américaine. Je suis intéressée par les hommes, mais pas par la masculinité toxique.»

«Personne ne veut être transphobe»

Les rejets sont un peu plus insidieux, maintenant qu’une partie de la population est plus éduquée sur les réalités des personnes trans, remarque Kim.

«Personne ne veut être transphobe ou homophobe... Mais si c’est le mot ″trans″ qui te bloque, c’est une forme de ″phobe″! Peut-être que tu devrais réfléchir à ça!» illustre-t-elle.

Il reste d’ailleurs encore beaucoup de chemin à faire, selon Kim. Elle fait d’ailleurs référence à l’expression «cotton ceiling» (ou «plafond de coton»), utilisée dans le milieu pour illustrer que les personnes trans sont plus «tolérées» en général, mais qu’elles ne sont pas encore tant acceptées dans la chambre à coucher ou dans la sphère intime.

Malgré tout, la sexologue et psychothérapeute Camille Chamberland est optimiste, surtout grâce aux plus jeunes.

«Il y a plein de personnes trans pour qui la vie amoureuse va bien, nuance-t-elle. Surtout chez les jeunes entre 14 et 25 ans. Les plus jeunes sont beaucoup plus acceptants.»

«Il y aussi beaucoup de personnes trans qui pognent vraiment! ajoute-t-elle. Ce sont des personnes qui ont un grand parcours de réflexion sur elles-mêmes et des qualités qui les aident à nouer des relations intimes. Ce sont des qualités de plus en plus reconnues, surtout chez les jeunes qui ont des visions plus éclairées sur ce que sont les stéréotypes de genre. Ça donne espoir pour l’avenir!»

À voir aussi: on a rencontré trois jeunes célibataires qui se confient à propos de leurs expériences sur les applications de rencontre en ligne