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06/06/2020 17:15 EDT

Les anges gardiens demandeurs d'asile veulent un véritable engagement

Samedi matin, ils étaient quelques centaines à manifester en voiture, à vélo ou à pied à Montréal.

THE CANADIAN PRESS/Graham Hughes
Des gens brandissent des pancartes lors d'une manifestation devant le bureau de circonscription du premier ministre Justin Trudeau à Montréal, le samedi 6 juin 2020.

MONTRÉAL — Si le mouvement de défense des droits des réfugiés reconnaît «un changement majeur» dans le ton des gouvernements au sujet du statut des demandeurs d’asile qui oeuvrent comme «anges gardiens» dans les centres de soins du Québec, c’est un engagement ferme que réclament les militants. Samedi matin, ils étaient quelques centaines à manifester en voiture, à vélo ou à pied à Montréal.

Les manifestants se sont à nouveau donné rendez-vous devant le bureau de circonscription du premier ministre fédéral Justin Trudeau sur le boulevard Crémazie Est, dans le nord de la ville. Il s’agissait d’une deuxième manifestation pour le groupe Debout pour la dignité, qui a déjà tenu une caravane de voitures le 23 mai.

Le mouvement réclame qu’un statut spécial soit accordé aux demandeurs d’asile qui combattent la pandémie de la COVID-19 dans les centres d’hébergement et de soins de longue durée ainsi que dans d’autres établissements où le manque de main-d’oeuvre est criant.

À la suite de la première manifestation et d’une vague d’appuis dans la population, le premier ministre du Québec François Legault a changé d’approche face à ceux qu’il a lui-même qualifiés d’«anges gardiens» prenant soin des aînés. Le premier ministre a demandé que chaque cas soit évalué afin d’accueillir certaines de ces personnes comme des immigrants et non comme des réfugiés.

Pour le président et fondateur du groupe Debout pour la dignité, Wilner Cayo, ce «cas par cas» n’est pas acceptable puisque, selon lui, on se retrouve devant «la même logique d’exclusion».

«Nous demandons une mesure extraordinaire pour accueillir tous les travailleurs essentiels demandeurs d’asile, insiste-t-il. C’est une question d’humanité, d’équité, de justice. Ces gens payent un lourd tribut, ils contribuent dans cet effort de guerre.»

M. Cayo, doctorant de théologie, rappelle au gouvernement que ces gens ne sont pas un fardeau pour la société québécoise puisqu’ils travaillent tous dans des postes essentiels et extrêmement difficiles à combler. «Ils sont plutôt un cadeau! On a vu comment ils se sont battus, comment ils se donnent et répondent présents», poursuit l’organisateur de la mobilisation.

Le mouvement dénonce également un autre geste du gouvernement Legault que les demandeurs d’asile ne digèrent pas, soit celui de les exclure de son programme de recrutement de 10 000 préposés aux bénéficiaires qui profiteront d’une formation rémunérée.

«Injustice!», ont crié en coeur les manifestants.

«Pourquoi vouloir enfermer ces gens dans des conditions de travail minables avec un salaire misérable? Vous pourriez réserver des places pour ces gens qui sont déjà à l’intérieur du système et qui l’ont tenu à bout de bras», a réclamé Wilner Cayo dans un discours enflammé.

Des centaines de demandeurs d’asile, dont une majorité de femmes, ont répondu à l’appel au secours de François Legault en se rendant travailler dans des CHSLD au plus fort de la crise et sans détenir de véritable formation de préposés aux bénéficiaires.

Appuis politiques

La députée indépendante Catherine Fournier a été d’une certaine manière à l’origine du mouvement en déposant une motion à l’Assemblée nationale le 13 mai. Celle-ci demandait la reconnaissance de la contribution des demandeurs d’asile travaillant dans les CHSLD en faisant pression sur Ottawa pour régulariser leur statut. Une motion rejetée par la Coalition avenir Québec, malgré l’appui des deux premières oppositions, soit le Parti libéral et Québec solidaire.

Sur place tout au long de la manifestation, la députée de Marie-Victorin a réitéré son appui en dressant un parallèle avec la mobilisation mondiale contre le racisme systémique. «Quand on laisse des groupes minoritaires dans la précarité, aux mains des agences de placement de personnel qui, bien souvent, sont malveillantes, ça aussi ça participe à la discrimination systémique», a-t-elle lancé.

Le chef par intérim du Parti québécois, Pascal Bérubé, était présent sans toutefois prendre part à la marche. Il estime que l’on a «un devoir de gratitude» envers «ces personnes venues d’ailleurs qui nous ont aidés durant la pandémie». Il dit soutenir l’approche du gouvernement Legault d’évaluer les dossiers au cas par cas, mais ne serait pas prêt à appuyer une mesure d’exception pour tous les demandeurs d’asile ayant occupé un travail essentiel.

«Ce n’est pas un automatisme. Je pense que le premier pas qui a été posé est un pas dans la bonne direction parce que les cas ne sont pas tous pareils, répond-il. Il faut avoir une gratitude et une sensibilité envers ces personnes et on gagne à les connaître. C’est ce qui explique notre présence ici.»

Devant la foule, Pascal Bérubé a appuyé une autre revendication du mouvement concernant le programme de recrutement de préposés aux bénéficiaires. Il a demandé que des places soient réservées aux demandeurs d’asile qui travaillent déjà sur le terrain.

Porte-parole de Québec solidaire en matière d’immigration, Andrés Fontecilla, a lui aussi assuré le mouvement de son soutien.

«On est parti de la fermeture totale de la part du gouvernement fédéral, du gouvernement Legault et là on est rendu au cas par cas, mais ce n’est pas suffisant. Il faut un programme de régularisation en vertu de raisons humanitaires et de gratitude nationale», a martelé celui dont la famille a fui la dictature au Chili lorsqu’il était adolescent.

La contribution d’Ismaël

Arrivé de Côte d’Ivoire en août 2018, Ismaël était enseignant et musicien dans son pays d’origine avant de demander le statut de réfugié au Canada. Il a accepté de se confier en étant identifié que sous son prénom par crainte de nuire à son dossier d’immigration.

Au Québec, il a donné des conférences dans les écoles et fait du bénévolat auprès de divers organismes avant d’être embauché dans une ressource intermédiaire où vivent des personnes âgées ayant des troubles de santé mentale.

Selon sa description de ses tâches, il s’assure à la fois de l’entretien et de soins donnés aux bénéficiaires. Il marche avec eux, s’assure de leur bien-être.

«Je suis tellement aimé dans ce pavillon, mais le stress que j’ai, c’est que je n’ai pas de statut de réfugié. Je ne dors pas parce que je peux être renvoyé du jour au lendemain», raconte-t-il.

Dès son arrivée au Québec, son objectif était de contribuer à sa société d’accueil, de faire quelque chose de bien, mentionne celui qui a participé à la manifestation samedi.

Avec l’arrivée de la pandémie du coronavirus, Ismaël aurait bien pu demander l’aide d’urgence comme des millions de Canadiens et rester en sécurité à la maison. «J’ai dit non, je vais aller travailler dans cette résidence pour ne pas qu’il y ait de cas de COVID-19 et la maladie n’est pas rentrée. On a réussi à protéger les gens vulnérables», se réjouit-il.

«Si je quittais le Canada aujourd’hui, j’aurais la satisfaction morale d’avoir contribué. Et je suis aimé, que ce soit par les élèves ou les personnes âgées», partage l’homme qui aimerait que le gouvernement du Canada reconnaisse le sacrifice de toutes ces personnes qui ont risqué leur vie alors que rien ne les y obligeait.

«Imaginez combien de joie cela donnerait aux gens et à leur famille.»

Le cortège a circulé dans les rues bordant la circonscription fédérale de Papineau, représentée par Justin Trudeau, au son des klaxons et des slogans de solidarité.

Il n’existe pas de données précises sur le nombre de demandeurs d’asile travaillant dans les centres d’hébergement ou de soins, mais on les estime à plusieurs centaines, voire même quelques milliers de personnes.

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