OPINION
11/11/2019 09:46 EST | Actualisé 18/11/2019 09:41 EST

Alors, M. Legault? Le p'tit Québec, ou le grand peuple?

Nous avons gagné. Il est temps d’en prendre acte et d’arrêter de se gratter le bobo identitaire.

La Presse canadienne/Jacques Boissinot
François Legault

Une autre semaine, une autre mesure caquiste en matière d’immigration, de langue ou d’identité qui est contre-productive, inapplicable ou qui ne correspond pas à un réel problème. Cette fois-ci, le gouvernement a reculé.

Tout est bien qui finit bien? Ça dépend de l’idée que vous vous faites du Québec. Et si vous trouvez que c’est une bonne chose de gaspiller du temps et de l’énergie à tenter de régler des problèmes imaginaires, ce qui commence à devenir une manie avec ce gouvernement.

Il y a d’abord eu la Loi sur la laïcité. Puisque la simple idée d’un hijab irrite plusieurs de nos concitoyens – surtout ceux qui n’en voient à peu près jamais –, M. Legault a senti le besoin d’intervenir dix ans en retard, malgré l’absence de réels problèmes, à part quelques cas isolés montés en épingle, ou même carrément inventés

Avant l’adoption du projet de loi 21, il n’y avait jamais eu de plainte contre un enseignant portant la kippa ou le hijab; notre gouvernement a tout de même trouvé utile de rendre cela illégal. Et, en accordant un droit acquis à ceux qui l’arborent déjà, il va permettre que cela se poursuive encore pendant dix, quinze, vingt ans, et que des milliers d’élèves subissent cette mauvaise influence. Coudonc, c’est nuisible ou ça ne l’est pas? 

Ils sont « intégrés » et parlent français, comme dans le titre du « ministère de l’Immigration, de la Francisation et de l’Intégration ». Quel problème voulait-on régler, encore une fois?

Il y a eu ensuite ce ménage des dossiers d’immigration, qui a envoyé à la poubelle les demandes de dizaines de milliers de migrants potentiels, dont 6000 d’entre eux étaient déjà installés ici. Après les premiers intéressés, ceux qui ont crié le plus fort ont été les employeurs québécois, qui perdent des occasions d’affaires par manque de travailleurs. Quel problème notre « gouvernement d’entrepreneurs » voulait-il régler, déjà? 

Battu en cour, mais tenace, le ministre Jolin-Barrette a encore tenté il y a quelques jours de changer les règles d’immigration pour des gens qui étudient, travaillent, vivent et aiment au Québec, le plus souvent dans la langue de Leclerc. Ils sont « intégrés » et parlent français, comme dans le titre du « ministère de l’Immigration, de la Francisation et de l’Intégration ». Quel problème voulait-on régler, encore une fois? 

N’oublions pas la langue. D’abord, cette idée risible, mais rapidement écartée, d’interdire le Bonjour-Hi. Ensuite, celle de n’offrir les services publics aux nouveaux arrivants qu’en français. Peut-on, justement, leur laisser le temps d’arriver? Et demandera-t-on un certificat de naissance ou une preuve de propriété à Westmount avant d’autoriser l’envoi d’une facture d’Hydro en anglais?

Encore ici, les faits parlent plus fort que les craintes. Notre langue n’a jamais été utilisée par une aussi grande proportion de Québécois. De quoi a-t-on peur?

« Nous » et « eux »

Pourquoi cette obsession à régler des problèmes qui ont si peu d’ancrage dans le réel? Les politiques populistes creusent chaque fois un peu plus l’écart entre « nous » et « eux ». Les premiers sont confortés dans leurs peurs, et les seconds une cible facile, de toute façon peu payante électoralement. Le ressentiment grandit, et le Québec en est un peu plus petit.

Le patriotisme est un sentiment noble, celui du citoyen se dévouant à la réussite de son pays – le Québec en est presque un – et de ceux qui l’habitent. Il permet à tous ceux qui ont ce même rêve d’y prendre part, ensemble, sans discrimination. C’est ainsi que se sont construits les États-Unis et le Canada, et même le Québec. À l’exception de nos concitoyens autochtones, nous sommes tous des immigrants.

Le nationalisme, avec lequel le patriotisme est souvent confondu, est plus étroit. Par définition, une nation a des limites, et on en exclut ceux qui ne rencontrent pas ses critères, qu’il s’agisse de langue, d’ethnie ou de religion, créant dans les faits deux catégories de citoyens. Comme l’exemple vient d’en haut, ça finit toujours par déraper. Le premier ministre peut consulter « son » Facebook s’il en doute. Son « p’tit Québec » a un goût amer pour certains 

Plus on ajoute des critères à l’immigration, plus on limite le bassin d’immigrants potentiels, et plus on se prive des meilleurs éléments.

Même s’il peut être politiquement payant de flatter la pure laine dans le sens de la ceinture fléchée, c’est un jeu politique diviseur, dangereux et dommageable pour plusieurs de nos concitoyens. Il est urgent que l’on revienne à plus de rationalité: un nouvel arrivant ne vous forcera pas à adopter ses croyances ou son style vestimentaire, pas plus qu’il ne vous fera oublier le français. En fait, au bout d’une ou deux générations, l’inverse est plus probable. On en doutait en 1976; on le sait aujourd’hui.

Le Québec est un rêve qui se construit encore, et on a besoin de bras pour y arriver. Au début de la décennie, on comptait cinq travailleurs pour un retraité. Dans une douzaine d’années, ce ne sera que deux pour un. Nous avons besoin de toute l’aide disponible, ne serait-ce que pour que l’on arrive à s’occuper de nous durant nos vieux jours. Et, bon Dieu, laissons les gens étudier ce qui les intéresse! Tous les diplômes ont de la valeur, et l’avenir est plutôt difficile à prévoir. Plus on ajoute des critères à l’immigration, plus on limite le bassin d’immigrants potentiels, et plus on se prive des meilleurs éléments. Comment se tirer dans le pied…

Ce n’est pas qu’économique. Le maintien du poids politique du Québec et sa capacité d’influence au sein du Canada dépendent de sa population, et la croissance de celle-ci de l’immigration. Même d’un strict point de vue «nationaliste », le gouvernement a intérêt à ne pas compliquer la vie à ceux qui veulent s’installer ici. 

Jouer offensif

Le sentiment qu’ont beaucoup de Québécois d’être en danger, et donc de devoir se défendre, n’a plus raison d’être. La plupart des jeunes voient d’ailleurs l’immigration comme un avantage bien plus que comme un problème

Parce qu’en gros, même si tout n’est pas parfait au Québec, « nous » avons gagné. Il est temps d’en prendre acte, de cesser de jouer défensif et d’arrêter de se gratter le bobo identitaire. On n’attire pas les meilleurs en faisant preuve d’insécurité, mais par une ouverture confiante en ses moyens, comme l’ont fait tous les Québécois qui ont exporté leur succès au-delà de nos frontières. Nous devons prendre conscience de cette force qui, au fil des siècles, a fait de nous quelque chose comme un grand peuple, pour reprendre l’expression consacrée. Il y a là une opportunité économique, mais aussi une nécessité culturelle et démographique. Le Québec, c’est peut-être nous, mais ce nous, c’est aussi eux.

Alors, monsieur Legault, qu’est-ce que ce sera? Le p’tit Québec, ou le grand peuple?