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Des algues québécoises dans vos sushis?

Le Québec pourrait se doter d’une filière algue très performante, font valoir plusieurs spécialistes du domaine.
Antoine Nicolas récolte environ 2000 tonnes métriques d’une quinzaine de variétés d’algues le long de 150 km de côte de la Gaspésie qu’il commercialise entre autres auprès des restaurateurs de la province.
Antoine Nicolas récolte environ 2000 tonnes métriques d’une quinzaine de variétés d’algues le long de 150 km de côte de la Gaspésie qu’il commercialise entre autres auprès des restaurateurs de la province.

Le Québec a tout le potentiel pour développer une filière concurrentielle d’algues. C’est ce que soutient Dr Éric Tamigneaux, spécialiste «d’algoculture», professeur au cégep de la Gaspésie et des Îles et chercheur à Merinov. Notamment à cause de la qualité de ses eaux et parce que les algues poussent très bien en eau froide.

«La Chine est le plus gros producteur d’algues cultivées au monde, mais ses eaux côtières sont extrêmement polluées», explique le professeur, considéré comme le père de cette filière embryonnaire d’une trentaine d’entreprises au Québec. Ce spécialiste voyage régulièrement en Asie. C’est d’ailleurs dans cette partie du monde Chine, Japon et Corée du Sud que l’on consomme le plus d’algues cultivées.

«Certaines de ces algues, comme la Nori du Japon, qui sert à la fabrication de sushis, commandent un prix faramineux de 2600 $/tm (tonne métrique)», indique Ève Dupré-Gilbert, conseillère à la commercialisation, Gimexport, et co-auteure de «La stratégie de développement des algues du Québec», présentation offerte lors d’un colloque organisé par Biomar Innovation à la Maison du développement durable à Montréal le 24 septembre dernier.

Mme Gilbert indique que la production d’algues cultivées tant pour le domaine alimentaire que cosmétique a triplé de 2000 à 2014, en citant la FAO. D’ici 2021, ce même marché devrait atteindre une valeur 17,59 G$US et «c’est en Amérique du Nord que la croissance devrait être la plus élevée».

Le Québec à l’envers du monde

Le Québec se trouve un peu à l’envers du monde puisqu’il n’existe pas encore un noyau solide de producteurs d’algues cultivées. Par contre, la province regorge d’une biomasse d’algues sauvages estimée à 100 tm (tonne métrique) au 100 km le long de son littoral de 6000 km soit, 600 000 tm, indique Karine Berger, chercheuse industrielle chez MerInove et co-auteure de cette stratégie de développement des algues du Québec.

«Le Québec ne possède pas d’algues Nori, mais on pourrait commencer par développer une feuille d’algue qui sert à la fabrication des sushis à partir de la laminaire sucrée, une des algues les plus communes dans la province», explique l’experte. Celle-ci a d’ailleurs mis au point un prototype de feuille de sushi à partir de laminaire sucrée en faisant appel à la technologie utilisée dans l’industrie de pâtes et papier.

Apprenez à cuisiner les algues du Québec avec Jean Soulard

Le chef Jean Soulard donnera des cours de cuisine à l’Université Laval au début 2020 pour incorporer les algues du Québec dans nos plats quotidiens. «Nous élaborons le programme de cours destinés au grand public avec M. Soulard en ce moment», explique Lucie Beaulieu, professeur à l’Université Laval et chercheuse à l’Institut sur la nutrition et les aliments fonctionnels (INAF).

Les algues sont à mi-chemin entre les légumes, les compléments alimentaires et les médicaments. Elles sont riches en iode, en fer et en vitamines et sont consommées depuis des millénaires en Asie. Une poignée de compagnies québécoises offrent déjà des produits comme le pesto à base d’algues, des concombres marinés, épices à BBQ, et un immense marché reste à conquérir.

Pour en savoir plus:

» Salaweg

» Océan de saveurs

» Seabiosis

Pêches et Océans et la coupe à blanc

La récolte d’algues au Québec est pour le moment artisanale. Selon les chiffres de 2016, à peine 18 permis ont été émis par Pêches et Océans Canada pour un total de 825,8 tonnes, sans que ce chiffre ne soit toutefois atteint.

«Si l’on veut développer la filière d’algues au Québec, il va falloir que Pêches et Océans établisse des règles claires pour que l’on sache quel volume exact nous avons le droit de récolter chaque année afin de répondre à la demande, car j’ai perdu une commande importante. De plus, dois-je employer cinq ou dix personnes par an pour faire tourner mon entreprise», indique le conférencier au colloque Antoine Nicolas, agronome, plongeur professionnel et fondateur d’Océan de Saveurs.

L’entrepreneur certifié biologique récolte environ 2000 tm d’une quinzaine de variétés d’algues le long de 150 km de côte de la Gaspésie qu’il commercialise entre autres auprès des restaurateurs de la province.

InnoVactiv, qui fabrique des ingrédients à partir d’algues pour l’industrie alimentaire, cosmétique et pharmaceutique, a conclu une entente d'approvisionnement avec Océan de saveurs.
InnoVactiv, qui fabrique des ingrédients à partir d’algues pour l’industrie alimentaire, cosmétique et pharmaceutique, a conclu une entente d'approvisionnement avec Océan de saveurs.

«On ne veut pas de coupe à blanc. Nous évoluons avec prudence dans l’octroi de permis, parce qu’on ne connaît pas le rôle et l’importance de ces forêts d’algues marines comme lieux de reproduction ou de protection de certaines espèces.»

- Antoine Rivierre, Pêches et Océans Canada

«L’octroi des permis pourrait devenir un enjeu à notre croissance», explique Martin Poirier, président-directeur général d’Organic Ocean. L’entreprise, basée à Rimouski, fabrique des biostimulants à partir de 1000 tonnes d’algues (varech) récoltées par une douzaine d’employés sur les plages à la faucille «comme Panoramix». Ces biostimulants ou super engrais sont destinés à nourrir les plantes comme le maïs et le soya. Plus de 50 % de la production de l’entreprise est exportée aux États-Unis, au Brésil et en Chine, et la demande s’intensifie.

«On ne veut pas de coupe à blanc. Nous évoluons avec prudence dans l’octroi de permis, parce qu’on ne connaît pas le rôle et l’importance de ces forêts d’algues marines comme lieux de reproduction ou de protection de certaines espèces », a indiqué par ailleurs Antoine Rivierre, représentant de Pêches et Océans Canada.

Quant au président-directeur général d’InnoVactiv, Patrice Dionne, faute de pouvoir s’approvisionner au Québec, celui-ci achète chaque année plusieurs centaines de tonnes d’algues cultivées auprès de l’entreprise Acadian Sea Plant, un géant du domaine basé en Nouvelle-Écosse. M. Dionne indique toutefois avoir conclu une entente d’approvisionnement avec Océan de Saveurs pour extraire un ingrédient à partir d’algues sauvages. Cet ingrédient est destiné à une marque américaine de breuvage qui sera bientôt sur le marché.

InnoVactiv fabrique des ingrédients à partir d’algues pour l’industrie alimentaire, cosmétique et pharmaceutique, ce dernier marché étant très lucratif. La toute dernière trouvaille de l’entreprise, un ingrédient destiné à la recherche en neurologie, se vend 75 $/mg ou 75 M $/kilo.

Des algues cultivées au Québec

Éric Tamigneaux entrevoit l’avenir de l’algoculture avec le concours des pêcheurs pour qui la culture d’algues deviendrait un revenu d’appoint. Présent au colloque à Montréal, Gaëtan Denis, président de La crevette du Nord Atlantique, un des trois plus gros pêcheurs de cette espèce au Québec, explique: «Je suis ici pour voir le potentiel des algues. Je m’attends à ce que le fédéral coupe le quota de pêche aux crevettes l’année prochaine. Ils ne l’ont pas fait cette année à cause des élections.»

Selon Patrice Dionne, ancien gestionnaire de capital de risques, le Québec pourrait se doter d’une filière algue ultra performante à condition d’avoir une vision, comme le fondateur du Cirque du Soleil, Guy Laliberté, et d’y mettre les moyens financiers pour développer son expertise comme la province l’a fait avec l’hydro-électricité. La suggestion tombe à pic au moment où le premier ministre du Québec, François Legault, définit sa stratégie maritime.

Du faux thon et de fausses crevettes pour sauver les espèces!

«D’après les estimations, 43 % des stocks des sept principales espèces de thon étaient exploités à un niveau biologiquement non durable en 2015», indique le dernier rapport catastrophique de la FAO sur l’État des pêches mondiales.

La demande mondiale de sushis n’aide pas la cause du thon rouge. Au Canada, la pêche au thon rouge est limitée à la pêche sportive, mais le formidable poisson migrateur tombe massivement dans les mailles des filets des pêcheurs du monde entier.

Toutefois, le recours aux micros algues pour fabriquer des substituts de chair de thon, de saumon, de pétoncles ou de crevettes pourrait être salutaire et sauver certaines espèces. Des compagnies comme Odontella (France) ou New Wave Foods (Californie) offrent dorénavant ce genre de produits. «J’ai goûté aux crevettes de New Wave Foods et on ne voit pas la différence entre des vraies crevettes», rapporte Ève Dupré-Gilbert, de Gimexport, qui a participé au Winter Fancy Food Show aux États-Unis.

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