Les aînés LGBTQ+, isolés et trop souvent muets

Un appel à projets est en cours pour les sortir de l'isolement.

Pendant une grande partie de leur vie, on leur a fermé le placard à double tour, les mettant même en prison lorsqu’ils avaient une relation sexuelle jusqu’en 1969. Les générations LGBTQ+ précédentes se sont battues pour leurs droits de s’affirmer, mais sont souvent contraintes au silence et à l’isolement une fois les jeunes années derrière elles.

«Quand vient le temps d’aller en résidence, ils sont nombreux à retourner dans le placard. […] Alors que l’on considère que 10% des personnes âgées sont LGBTQ+, on en croise un ou deux qui s’affichent ouvertement, sinon pas du tout dans les centres d’hébergement», témoigne Julien Rougerie, chargé de programme à la Fondation Émergence.

Cette culture du silence est inévitablement attribuable à la stigmatisation dont les aînés ont été victimes toute leur vie. Ils ont eu peur d’aller en prison, puis de perdre leur emploi, leurs liens avec leur famille s’ils s’affichaient. Ils ont dû se cacher, même parfois de leurs proches, pour vivre leur sexualité librement.

Mais les maisons de retraite et centres de santé publique traditionnellement hétéro-normatifs sont également pointés du doigt. «On va souvent vous poser des questions sur votre mari, votre femme, vos petits-enfants, comme si tout le monde était hétéro», s’insurge M. Rougerie, qui donne des formations auprès du personnel des CHSLD et des résidences pour aînés afin de les sensibiliser aux réalités des communautés LGBTQ+ vieillissantes.

Entendant ces stéréotypes et confrontés aux réticences et préjugés de leurs co-résidents de la même génération, plusieurs auraient donc tendance à cacher leur orientation ou identité de genre et à être craintifs par rapport aux services sociaux et de santé. Ils vivraient donc un double isolement, celui dont la plupart des aînés sont victimes, mais également par rapport à leurs voisins hétérosexuels, n’étant pas à l’aise avec leur identité.

«Souvent ils ont un réseau LGBTQ très privé auprès duquel ils s’ouvrent. Ils le perdent en quelque sorte en perdant leur autonomie et en quittant leur résidence [privée, NDLR]. Parfois, même leur famille n’est pas au courant», affirme Julien Rougerie.

À 73 ans, la conférencière trans Carole Normandin confirme connaître plusieurs personnes redoutant le jour où elles devront quitter leur domicile. «Elles m’ont dit: “Si un jour, on doit aller en résidence, peut-être qu’on retournera dans le placard”. Ça m’avait interpelée, parce que je me disais, comment est-ce que je pourrais retourner dans le placard?Impossible», a-t-elle récemment confié en entrevue avec le HuffPost Québec.

Carole Normandin a fait sa transition en 2017, à l'âge de 70 ans.
Carole Normandin a fait sa transition en 2017, à l'âge de 70 ans.

Plusieurs aînés en perte d’autonomie ou plus physiquement vulnérables ne revendiqueraient d’ailleurs pas leur orientation, craignant d’être traités différemment. «Ils ont peur que les employés réagissent mal ou simplement qu’ils soient mal à l’aise. Plus la relation avec le personnel est intime, [lorsque le personnel doit leur donner un bain, par exemple, NDLR], plus la divulgation est sensible. […] Ça prend aussi de l’énergie de revendiquer ses droits. Ils choisissent leur combat et malheureusement la santé physique passe parfois avant l’affirmation de son identité», note M. Rougerie.

Un appel à tous pour changer les choses

Depuis 11 ans, la Fondation Émergence propose le programme Pour que vieillir soit gai dans le but de sensibiliser les aînés, et surtout ceux qui travaillent et oeuvrent auprès d’eux pour rendre leurs milieux de vie plus inclusifs.

Pendant la pandémie de COVID-19, les formations se poursuivent à distance, et plus que jamais, une oreille attentive peut faire la différence pour une personne âgée qui n’a jamais osé se confier sur son orientation sexuelle ou son identité de genre, explique Julien Rougerie.

Mais ces formations ne répondent qu’indirectement au problème. C’est pourquoi la Fondation Émergence a récemment lancé un appel à projets dans le but de financer des initiatives qui brisent l’isolement des aînés LGBTQ+ partout au Québec. Tout organisme à but non lucratif proposant une idée ingénieuse d’activité de socialisation ou de sensibilisation pourrait se voir accorder un montant de 1000$ à 5000$ pour la concrétiser.

Un groupe de travail composé d’aînés LGBTQ+ formé par la fondation choisiront les projets retenus. La date limite pour y participer est le 7 août 2020.

Avec Florence Breton