Aînés LGBTQ: un confinement particulièrement éprouvant

«Vous avez connu c’était quoi l’isolement, être seul, enfermé. Dites-vous que les personnes LGBTQ, c’est exactement ce qu’elles vivent depuis toujours.»

Vivre sa vie sans pouvoir être soi-même, Carole Normandin sait ce que c’est. Pendant 70 ans, elle a vécu dans un corps d’homme, qui ne lui correspondait pas. Il y a trois ans, elle s’est finalement accordé la liberté d’être elle-même.

«En 2017, j’ai enterré la personne que j’étais», affirme celle qui a choisi de faire sa transition à l’âge de 70 ans, deux ans après avoir subi un AVC. «J’ai pris la décision que je ne pouvais plus vivre comme je vivais. Si je n’ai pas vécu comme je voulais, je vais mourir en étant comme je veux.»

Avant de prendre cette décision, Carole Normandin a passé sa vie à cacher qui elle était vraiment. «Ça a été pénible, ça a été difficile», confie celle qui raconte aujourd’hui son histoire dans l’espoir que les mentalités changent et que les personnes de sa génération se sentent capables d’être elles-mêmes, tout simplement.

Carole Normandin, 73 ans
Carole Normandin, 73 ans

L’isolement et la solitude engendrés par la pandémie sont particulièrement éprouvants pour les aînés de la communauté LGBTQ, trop souvent oubliés. D’ailleurs, plusieurs d’entre eux vivent une forme de confinement à l’année, pandémie ou pas: ils n’ont jamais pu, au cours de leur vie, sortir du placard, ou bien y sont retournés depuis qu’ils habitent en résidence pour personnes âgées.

La réclusion sociale des dernières semaines leur fait vivre une solitude sans pareille: ils sont souvent plus isolés socialement et plusieurs n’ont plus de contacts avec leur famille, ayant été rejetés dans le passé en raison de leur orientation sexuelle, et ils sont nombreux à être célibataires.

Depuis 10 ans, la Fondation Émergence propose le programme Pour que vieillir soit gai dans le but de sensibiliser les aînés, mais surtout ceux qui travaillent et oeuvrent auprès d’eux pour rendre les milieux de vie plus inclusifs.

Actuellement, les formations se poursuivent à distance, et plus que jamais, une oreille attentive peut faire la différence pour une personne âgée qui n’a jamais osé se confier sur son orientation sexuelle ou de genre, explique Julien Rougerie, chargé de programme à la Fondation Émergence.

Carole Normandin et Julien Rougerie lors d'une formation de Pour que vieillir soit gai, en 2019
Carole Normandin et Julien Rougerie lors d'une formation de Pour que vieillir soit gai, en 2019

«Les professionnels de la santé et des services sociaux, ce sont eux qui ont un lien de confiance avec les usagers au quotidien, ils peuvent faire changer les choses», explique-t-il. Par exemple, si un homme sent une ouverture à la communauté LGBTQ de la part d’une employée, il pourra se dire: “Peut-être qu’à elle, je peux lui dire qu’aujourd’hui, c’est l’anniversaire de décès de mon conjoint, et que c’est pour ça que je vais moins bien”».

Dans le cas de Carole Normandin, c’est à un médecin qu’elle a consulté à la suite de son AVC qu’elle s’est un jour confiée sur le secret qu’elle portait depuis tant d’années. «C’était la première fois de ma vie que je m’ouvrais à quelqu’un d’autre que ma conjointe. Ce médecin m’a dit que ça pouvait changer et m’a accompagnée.»

Jouer à l’hétérosexuel

«La majorité des aînés LGBTQ en résidence ne le sont pas ouvertement auprès des résidents et du personnel. Ils sont enfermés dans un milieu dans lequel ils sont obligés de vivre sous l’identité de quelqu’un d’autre, de jouer la personne hétérosexuelle», remarque Julien Rougerie, qui raconte que lorsqu’il approche des milieux pour offrir un atelier, il se fait bien souvent répondre qu’il n’y a pas de problème d’ouverture d’esprit en 2020.

«Les gens ne voient pas le problème et disent qu’ils acceptent tout le monde. Par contre, quand on leur pose la question: “Combien avez-vous de résidents ouvertement LGBTQ?” 50% du temps, c’est 0. L’autre moitié du temps, il y aurait une ou deux personnes. Mais dans la réalité, ce sont 10% des aînés qui sont LGBTQ. La grosse majorité sont dans la placard», se désole-t-il.

Carole Normandin se considère chanceuse. Sa conjointe - avec qui elle est vient de souligner 40 ans de vie commune - et ses deux enfants, bien qu’ils n’aient pas accueilli l’annonce de sa transition de la même manière, ont tous éventuellement accepté sa démarche. Elle sait que ce n’est pas le cas pour bien des personnes trans.

«Des personnes m’ont laissée à cause de ma transition, mais j’ai connu plusieurs personnes par la suite, du milieu LGBTQ, mais aussi des personnes cisgenres [NDRL: lorsque le genre correspond au sexe biologique], qui sont devenues mes amis», raconte-t-elle. Mais jusqu’à il y a trois ans, personne ne savait ce qu’elle vivait à l’intérieur d’elle-même. «Ma situation personnelle n’était pas connue et je ne voulais pas que ça se sache non plus.»

«On prend rarement le temps de voir quel est leur parcours de vie et de se mettre un petit peu dans leurs souliers»

- Julien Rougerie

Julien Rougerie décrit la situation des dernières semaines vécue par les aînés LGBTQ comme une sorte de double confinement. «Pour les aînés dans le placard, la notion de confinement est à quelque part déjà familière, mais sans la possibilité de s’en échapper de temps en temps», constate-t-il.

Carole Normandin dit connaître plusieurs personnes de la communauté LGBTQ qui lui ont confié dans le passé avoir peur du jour où elles se retrouveraient en résidence pour aînés. «Elles m’ont dit: “Si un jour, on doit aller en résidence, peut-être qu’on retournera dans le placard”. Ça m’avait interpelée, parce que je me disais, comment est-ce que je pourrais retourner dans le placard?Impossible», lance-t-elle.

«Je suis née dans les années 40. À cette époque-là, évidemment, un homme, c’était un homme qui aimait une femme, et ça finissait-là.»

Selon Julien Rougerie, un témoignage comme celui de Carole Normandin lors d’une formation est précieux pour les professionnels qui oeuvrent auprès des aînés. «On prend rarement le temps de voir quel est leur parcours de vie, qu’est-ce qui se passe pour ces personnes-là et de se mettre un petit peu dans leurs souliers», explique-t-il.

Lorsqu’elle partage son vécu, Carole Normandin remet les choses en contexte. «Je suis née dans les années 40. À cette époque-là, évidemment, un homme, c’était un homme qui aimait une femme, et ça finissait-là», rappelle-t-elle.

À cette époque-là, on ne pouvait pas compter sur Google pour répondre à des questions comme “Qu’est-ce qui se passe avec moi, pourquoi je suis comme ça?”» poursuit-elle, ajoutant que dès un jeune âge, elle constatait être attirée par les femmes, bien qu’elle se sentait elle-même femme. «J’avais un double problème, c’était un non-sens pour moi, ça ne marchait pas du tout», se souvient Carole Normandin.

À l’époque, elle s’était fait dire qu’elle était guérie au terme d’une thérapie, et y avait cru. Elle s’était ouvert sur cet épisode à sa conjointe, avant leur mariage. «J’étais moi-même convaincue que la situation était réglée.» Carole Normandin s’est donc mariée et a eu des enfants, comme bien des personnes de la communauté LGBTQ de l’époque.

L’importance des alliés

Lorsqu’on côtoie une personne aînée, il ne faut donc pas perdre de vue que chaque personne a son histoire, et ne pas assumer d’entrée de jeu que quelqu’un est nécessairement hétérosexuel et cisgenre, rappelle Julien Rougerie.

«Être hétéronormatif, c’est demander automatiquement, par exemple, une question à une femme aînée sur son mari parce que c’est une femme et qu’elle est âgée donc forcément elle a un mari», illustre-t-il. C’est très nocif pour ces personnes-là de toujours devoir faire attention au langage qu’elles utilisent, d’éviter parfois les conversations et les interactions parce que tout de suite, on va demander est-ce que t’as un mari, est-ce que t’as une blonde?»

«L’homophobie et la transphobie sont intériorisées dans nos moeurs sans qu’on s’en rende vraiment compte, croit le responsable de Pour que vieillir soit gai. Il faut briser un tabou qui est solidement installé. Les intervenants auprès d’aînés doivent saisir toutes les opportunités qu’ils ont pour qu’on les identifie comme des personnes alliées, en disant des choses positives sur les LGBTQ, en osant parler d’homosexualité, d’identité de genre, etc. S’ils sont LGBTQ eux-mêmes, c’est bien de leur dire, ou de parler de leurs proches, de l’actualité. Il y a plein de façon de briser ça.»

Malgré la pandémie actuelle, Carole Normandin vit d’espoir pour la suite. «De plus en plus, on entend que la société ne sera plus pareille. J’ose croire que ça va être vrai aussi par rapport aux personnes LGBTQ. On pourra dire: “Vous avez connu c’était quoi l’isolement, être seul, enfermé. Dites-vous que les personnes LGBTQ, c’est exactement ce qu’elles vivent depuis toujours. Maintenant, vous avez la possibilité de les accepter et de vous ouvrir”».

«Mon objectif, c’est qu’un jour, les gens n’aient plus à faire de coming-out, qu’un jour, les gens soient capable de choisir librement qui ils veulent être dans la vie de façon à ce que quand les années vont passer, ils n’aient pas les confrontations que moi j’ai été obligées d’avoir pour en arriver où je suis.»