TÉMOIGNAGES
15/08/2019 10:56 EDT

Aider les personnes suicidaires a fait de moi un homme meilleur

J’ai 57 ans et je suis directeur général d’une compagnie d’ingénierie. J’ai été touché à deux reprises par le suicide dans ma vie.

Courtoisie
Patrick Rothlisberger est bénévole pour Suicide Action Montréal depuis deux ans et demi. 

Les propos de ce témoignage ont été recueillis par le HuffPost Québec et retranscrits à la première personne.

La première fois, c’est un ancien collègue et ami qui s’est donné la mort quelque temps après que sa femme soit décédée tragiquement. La deuxième fois, c’était mon comptable. Cela fait maintenant plus d’une vingtaine d’années.

Depuis deux ans et demi, je suis bénévole pour Suicide Action Montréal au sein d’une équipe de 200 personnes. Une belle gang! J’y vais les lundis, de 19h à 23h. J’appelle ça, «ma soirée SAM».  

Chaque soir, ça me fait comprendre à quel point j’ai de la chance d’être là où je suis, ça me rend meilleur au quotidien. Je porte davantage d’attention aux gens au travail, aux détails, j’accepte mieux la différence. 

Aider les autres fait partie de mon ADN. 

Avant, j’étais bénévole au Club Kiwanis pour les enfants défavorisés, puis dans les Équipes d’intervention d’urgence de la Croix-Rouge sur l’Île de Montréal. J’ai toujours pensé qu’on était chanceux d’avoir une situation stable, un toit, de la nourriture, un bon travail et je trouve ça très important de redonner à la société et d’aider les autres. 

Parmi les gens qui ont des pensées suicidaires qui nous appellent, il y a des hommes, des femmes, des aînés, des adolescents de moins de 13 ans. Les profils sont variés et de toutes religions.

On a affaire à des problèmes de santé mentale, de la dépression, à des victimes d’actes criminels, des criminels, de la maladie incurable, des personnes aux prises avec des épreuves de vie, etc…

Ça arrive à tout le monde d’avoir des coups durs dans la vie, des moments où l’on se sent enfermé dans une cage sans savoir comment en sortir. Nous avons tous autour de nous des gens touchés par le suicide de près ou de loin, parfois c’est arrivé à des proches. Il y a un énorme besoin. 

J’ai vu les ravages que le suicide pouvait faire dans l’entourage proche, la famille. Ça fait comme une vague de fond, c’est terrible, et tout le monde a alors besoin de soutien psychologique.

Souvent, il y a l’incompréhension, les gens se disent: «Pourquoi?!» , «et si j’avais su le détecter? Et si je n’étais pas parti? Et si, et si…»  Le sentiment de culpabilité peut devenir énorme et très dur à porter. Il a aussi été prouvé que des personnes touchées de très près par le suicide pouvaient être sujettes eux-mêmes à des pensées suicidaires. 

Un processus rodé 

Il y a aussi différents types de situation. En plus de l’aide aux personnes suicidaires, il y a par exemple le service aux proches. Les gens qui sont inquiets pour un mari, une épouse, un enfant ou un collègue nous appellent et viennent chercher des outils concrets pour interagir avec eux. Le sujet doit être abordé sans détour, ni jugement avec eux.

Je commence toujours mes interventions avec le «COQ», qui me permet d’évaluer la situation de la personne au bout du fil. Comment la personne a-t-elle prévu de passer à l’acte? Où et Quand, surtout ! Cela m’indique le degré de détresse et de dangerosité. 

Je leur dis: «c’est la partie de toi qui veut vivre qui m’a appelé avec courage, ce soir. J’aimerais que l’on parle ensemble toi et moi de cette partie.» 

Courtoisie
Des bénévoles chez Suicide Action Montréal. 

J’explore leurs raisons de vivre, les moments d’exception dans leur vie et je les accroche dans une perspective de «demain». Mon objectif est que cette personne ne passe pas à l’acte CE SOIR. 

Une raison de vivre peut être des parents, des enfants, parfois même un animal. Quand je détecte ça, je leur dis: «parle-moi de ton chat», et déjà, on peut entendre leur voix changer. 

Souvent, leur estime de soi est au plus bas, alors on essaie de mettre en lumière leurs forces, dans quoi ils sont bons, on leur montre qu’un avenir est possible. 

Quand une personne est suicidaire, elle se sent comme dans une boîte noire; ma job est de lui ouvrir une fenêtre.

Pour être un bon intervenant, il est très important d’avoir de l’écoute, de laisser la parole à son interlocuteur, d’être à l’affût de tout ce qu’il nous dit et d’utiliser ses propres paroles pour lui redonner le goût de vivre. S’il aime écouter de la musique, on va lui dire: «et si tu allais écouter un peu de musique en raccrochant?» 

On les aide à passer la crise, même si on ne les guérit pas. On donne des ressources à chaque individu, ensuite on fait un suivi. SAM a une équipe permanente extraordinaire. On les appelle, on leur demande: «comment ça va, aujourd’hui?»

Souvent, à la fin d’une conversation, on raccroche et on a l’impression de s’être fait un ami. 

L’impact psychologique 

Les cas les plus difficiles pour moi sont les gens qui sont atteints d’une maladie chronique, et qui en connaissent déjà l’issue tragique. 

Quand c’est sans espoir, c’est difficile de se projeter dans le futur. Mais je vais chercher un demain, je leur demande s’ils ont parlé à tout le monde, si leur testament est prêt. J’essaie de mettre un baume sur leur souffrance. 

Quand tu parles à une fille de 25 ans qui te confie avoir été abusée dans la vie, il faut que tu sois à l’aise pour qu’elle puisse sereinement se livrer à toi. Ça leur a pris tellement de courage pour nous appeler. 

Je mets à profit mon expérience de la vie. J’ai 57 ans, j’ai trois enfants, j’ai un bagage de vie. Je ne vais jamais leur raconter quoi que ce soit de personnel, mais le fait que j’aie déjà vécu une séparation ou la maladie, ou plein d’autres situations difficiles va m’aider à leur poser les bonnes questions. Ou à leur faire comprendre qu’il y a une vie après ça, que ce n’est pas la fin du monde. 

Il m’est déjà arrivé de rentrer chez moi ensuite et de ne pas pouvoir dormir de la nuit: j’avais juste le goût de prendre la personne dans mes bras et de lui dire: «ça va bien aller».

Tout ça me trotte souvent dans la tête, mais ça va. Il faut se blinder, se protéger, et se dire que si une intervention tournait mal, c’est la décision de la personne, ça lui appartient. C’est malheureux mais c’est comme ça: on a fait tout ce qu’on a pu mais ce n’est pas à cause de nous. 

Une fois, une personne qui avait avalé des médicaments m’a téléphoné. Là, mon travail est de la tenir éveillée pendant que je fais signe à l’équipe permanente qui appelle les secours.

Une fois que l’ambulance est avec la personne, on valide qu’elle est entre bonnes mains avec un intervenant des services de secours, on lui souhaite bon courage, et on raccroche. Toute l’équipe a rempli sa mission. Dans ces situations extrêmes, il y a vraiment tout un système qui se met en place. 

Un tabou social 

Malheureusement, le suicide reste tabou dans la société. Beaucoup de gens le voient encore comme un acte de faiblesse, et ce n’est pas normal. Vous savez, un dicton que j’aime beaucoup dit: «quand la compréhension s’arrête, le jugement commence.» Nous n’avons pas le droit de juger.

Ces gens sont en profonde détresse et il faut leur tendre la main. Ne les jugez pas, essayez de comprendre les racines de leur geste sans juger. Écoutez. 

SAM est en constante recherche de bénévoles. Impliquez-vous! 

Si chaque personne donnait ne serait-ce que trois ou quatre heures de son temps par mois pour une cause qui lui tient à coeur, on serait vraiment dans un monde meilleur, on serait rendus plus loin que nous le sommes, actuellement. 

La section Perspectives propose des textes personnels qui reflètent l’opinion de leurs auteurs et pas nécessairement celle du HuffPost Québec.

Propos recueillis par Céline Gobert. 

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Suicide Action Montréal a pour mission de prévenir le suicide et ses impacts en assurant l’accès à des services de qualité aux personnes suicidaires, à leur entourage et aux intervenants qui les côtoient. De plus, SAM mise sur l’engagement et le développement des compétences des individus et des organisations de la communauté.

Si vous avez besoin d’aide: 

Ligne québécoise de prévention du suicide

1 866 APPELLE (277-3553)