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J'ai critiqué le «blackface» de Trudeau et j'ai dû quitter mon emploi du programme antiracisme

L’enjeu n’est pas tellement au sujet du premier ministre, mais plutôt sur le prix à payer pour avoir dénoncé le racisme.
Manjot Bains est la rédactrice en chef de Jugni Style, la productrice du balado The Nameless Collective et co-fondatrice d'ANARA.
Manjot Bains est la rédactrice en chef de Jugni Style, la productrice du balado The Nameless Collective et co-fondatrice d'ANARA.

J’ai été forcée de quitter mon emploi comme conseillère dans un programme fédéral de lutte contre le racisme parce que Justin Trudeau a arboré un «blackface».

Lorsque la nouvelle sur le maquillage raciste du premier ministre a été dévoilée, j’étais conseillère principale aux programmes de de soutien aux communautés, au multiculturalisme et à la lutte contre le racisme pour le ministère du Patrimoine canadien. J’ai travaillé avec diverses organisations communautaires qui demandaient du financement en ce sens.

J’ai été choquée et dégoûtée quand j’ai vu les photos du premier ministre en «brownface» et en «blackface» alors qu’il était étudiant, quand il travaillait pour une entreprise de rafting en eau vive et quand il était enseignant lors du gala d’une école privée de Vancouver.

Une semaine plus tard, mon père et moi avons été interviewés séparément par le HuffPost Canada au sujet des différentes réactions des générations face au scandale du «blackface» de Trudeau. Ma critique du premier ministre a été modérée et a fait écho à sa propre acceptation du blâme et à sa reconnaissance que ses actions étaient racistes. Je n’ai pas été identifiée dans l’article comme une employée fédérale, mais lorsque j’ai parlé par politesse de l’entrevue à la direction, j’ai été verbalement réprimandée.

Les gestionnaires m’ont répété à plusieurs reprises que j’avais brisé la confiance de mes patrons, qu’on ne pouvait pas me faire confiance comme fonctionnaire et que je devrais travailler pour la mériter. Je ne pouvais pas critiquer publiquement le premier ministre, même si je n’avais pas divulgué mon travail au ministère dans l’article. C’était quelque chose que je pouvais accepter, même si je n’aimais pas ça. En travaillant au gouvernement fédéral, on s’habitue à accepter certaines choses qui viennent avec la bureaucratie.

Cependant, par la suite, mon directeur m’a dit que je devais choisir: je pouvais continuer à produire mon balado et à écrire des textes comme je le faisais dans mes temps libres sur les questions d’ethnie, d’arts et de culture, ou je pouvais continuer à travailler comme fonctionnaire.

On m’a dit que de continuer à faire les deux pourrait amener le public à penser que j’avais un parti pris et que je manquais de neutralité quant aux questions de racisme. Pourtant, j’avais déjà réglé la question du conflit d’intérêts avant mon embauche.

Mais ils ont changé d’avis. Lors d’une réunion ultérieure, j’ai demandé pourquoi on ne m’avait pas dit que je devrais choisir au moment de mon embauche, ou quand j’ai passé le processus de conflit d’intérêts. On m’a dit que c’était un oubli et qu’ils auraient dû vérifier plus en profondeur mon travail à l’extérieur.

«Le racisme systémique et le racisme anti-Noirs sont à la fois complexes, écrasants et demeurent des obstacles pour d’innombrables Canadiens.»

C’était avantageux pour le ministère de m’engager, en tant que femme noire, pour travailler sur leur programme de lutte contre le racisme et promouvoir leur travail. Le fait que des personnes noires, autochtones et de couleur travaillent sur des programmes antiracistes et de multiculturalisme officiels contribue à légitimer ces programmes et le département majoritairement blanc qui les supervise et qui crée une politique sur l’identité et la culture canadiennes. Je comprends maintenant que, tant que je demeurais calme, docile et que je restais à ma place en tant que personne de couleur, je pouvais continuer à travailler à l’élimination du racisme au Canada. Et quand je ne suis pas restée obéissante, j’ai été vue comme un problème qui devait être traité.

Discuter de racisme ne fait pas en sorte que je fasse moins bien mon travail. J’ai travaillé pour le programme canadien de lutte contre le racisme lors d’une campagne électorale où on retrouvait pour la première fois un chef fédéral racisé - qui a été la cible de plusieurs actes publics de racisme. Comprendre comment le racisme se manifeste au Canada m’a amenée à être meilleure dans mon travail. Je connaissais et je vivais ces enjeux, et je continue de faire de la recherche, de discuter et d’apprendre plus que jamais, parce que le racisme systémique et le racisme anti-Noirs sont à la fois complexes, écrasants et demeurent des obstacles pour d’innombrables Canadiens.

«Comment pouvons-nous combattre et démanteler le racisme alors que nous ne pouvons même pas en parler?»

L’enjeu n’est pas tellement au sujet du premier ministre, mais plutôt sur le prix à payer pour avoir dénoncé le racisme. C’est correct si nous le faisons dans un cadre prescrit. Nous pouvons parler de racisme en termes de lutte ouverte et manifeste contre la haine. Nous pouvons parler de l’antiracisme comme une idée noble, nous pouvons financer des projets qui tentent de lutter contre le racisme dans les communautés en organisant des groupes de discussion. Mais nous ne pouvons pas parler de «blancheur» et de la violence de tous les jours de la suprématie blanche, de la fragilité blanche et des impacts sur les personnes noires, autochtones et de couleur. Le système s’attend plutôt à ce que nous soyons silencieux, sages et obéissants parce que si vous parlez fort, si vous êtes fort, vous serez perçu comme une menace. Nous ne sommes pas censés parler du racisme réel quand il se produit.

Comment pouvons-nous combattre et démanteler le racisme alors que nous ne pouvons même pas en parler?

Mon dernier jour de travail en tant que fonctionnaire a été le 16 octobre 2019. Ce fut une décision déchirante de devoir choisir entre un travail que j’aimais et dont j’avais besoin, et la production d’un balado et la rédaction de textes dans la sphère publique sur des questions d’art, de culture et d’ethnie, qui sont profondément importantes pour moi. J’ai décidé de démissionner, d’enregistrer et de publier un épisode sur le racisme et les élections.

Mes gestionnaires ont eu de nombreuses occasions d’engager un dialogue avec moi, mais à la place, on m’a dit qu’il y avait une «confusion» dans mes souvenirs des réunions, des faits tordus et des omissions flagrantes. Il est hypocrite de revendiquer un engagement en faveur de la diversité, de la lutte contre le racisme, et plus particulièrement de regarder de l’intérieur le racisme systémique dans tous les départements, pour après faire taire, mener en bateau et s’en prendre à l’identité des personnes de couleur lorsque nous prenons la parole.

Il y a une ironie dans le fait de gérer des programmes de lutte contre le racisme dont la promotion est assurée par un premier ministre qui a fait le choix de se déguiser avec un «blackface». Mais ça rend ce programme encore plus important. Chaque effort et chaque action peuvent aider, petit à petit, à changer le système.

Si un fonctionnaire administrant un tel programme critique le premier ministre - ou toute autre personne raciste d’ailleurs - ce n’est pas grave; il ne montre aucun parti pris; il montre une compréhension des problèmes liés au racisme systémique dans ce pays. C’est une question tellement urgente que le gouvernement fédéral a créé un Secrétariat de lutte contre le racisme pour examiner le racisme systémique et les obstacles entre les ministères.

Tant de personnes marginalisées à petite ou à grande échelle ont partagé avec moi leurs frustrations de devoir affronter et accepter les micro-agressions quotidiennes du racisme sur leur lieu de travail. Mais elles ne peuvent pas s’exprimer de peur de mettre leur emploi en danger. Et lorsqu’elles s’expriment, les personnes de couleur sont souvent prises pour cible par des personnes en position de pouvoir, dont la fragilité blanche est exposée quand elles doivent faire face à leur racisme profond et souvent inconscient.

Je suis cynique à propos de ce système, mais j’essaie d’être optimiste et de me dire que mon histoire relancera la conversation d’une manière plus significative.

Après tout ça, maintenant que je suis assise à la maison, sans emploi et toujours choquée par ce qui s’est passé il y a près de deux mois, je me demande souvent: qu’en penserait Justin Trudeau?

Ce texte, initialement publié sur le site du HuffPost Canada, a été traduit de l’anglais.

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