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27/08/2019 10:59 EDT | Actualisé 27/08/2019 12:17 EDT

Le rêve de ma vie: «J’ai adopté trois Ukrainiens et une petite Vietnamienne»

«Je voulais une famille, et c’est ce que j’ai aujourd’hui. Ne pas avoir vécu de grossesse ne me manque pas.»

Courtoisie

Marquis et moi habitons en Beauce. En 2015, puis en 2018, nous avons adopté trois Ukrainiens et ensuite, une cocotte du Vietnam. On voulait des enfants par adoption, non parce que nous n’étions pas fertiles, mais parce que c’était un rêve que je chérissais depuis toute jeune. 

Je voulais aider des enfants qui n’avaient pas la chance d’avoir des parents. Je trouvais injuste qu’il y ait autant d’enfants sans parent dans le monde. Je me disais: «Pourquoi on ne leur donnerait pas la chance d’avoir une famille?»

Les enfants venus d’ailleurs sont toujours venus me chercher si l’on peut dire. Je les trouve mystérieux, il y a quelque chose dans leur vécu qui me touche beaucoup.

Bon nombre de gens me disent qu’adopter n’est pas la même chose que de porter des enfants, mais je n’ai jamais éprouvé ce besoin d’être enceinte. Mon souhait était d’avoir une famille, peu importe le chemin que j’allais prendre pour y arriver. Ne pas avoir vécu de grossesse n’est pas quelque chose qui me manque. Même si mes enfants n’ont pas mon sang, ce sont les miens. Je suis leur mère.

Adopter un enfant implique des notions importantes à connaître. Par exemple, un enfant placé en adoption possède souvent des blessures d’abandon qui sont parfois difficiles à guérir. Aussi, il faut mettre beaucoup d’emphase sur le lien d’attachement à créer avec l’enfant qu’on adopte. L’enfant doit comprendre qui est son nouveau parent, qui sera son donneur de soin, qui assurera sa sécurité.

Courtoisie

Nous avions commencé à nous intéresser à un projet-pilote pour adopter au Kazakhstan, mais finalement celui-ci n’a pas abouti. L’Ukraine proposait un processus rapide et ça nous plaisait, car j’étais impatiente d’avoir mes enfants. Ça n’a pas pris beaucoup de temps avant de se rendre sur place: environ quatre mois.

Contrairement aux autres pays et à ce qu’il s’est passé pour le Vietnam plus tard, on ne nous envoie pas les photos des enfants avant de s’envoler vers le pays d’adoption. Tout le processus se passe là-bas. 

En 2015, la travailleuse sociale qui nous avait évalués nous a déclaré aptes à adopter un, deux ou trois enfants allant de 0 à 12 ans.

L’évaluation se passe d’abord de façon individuelle en nous posant des questions qui ressemblent à celles-ci: comment s’est passée notre enfance? De quelle façon avons-nous été éduqués? Quels sont nos liens avec notre famille? Quelle relation entretenons-nous avec nos parents? Quelles sont nos qualités? Nos défis?

Mes parents s’étaient séparés quand j’étais jeune, mais ça n’a pas affecté la décision de la travailleuse sociale. Le père de mon conjoint commençait à avoir des problèmes cognitifs au moment de l’évaluation, mais ça n’a pas eu de conséquences non plus sur notre capacité à accueillir des enfants adoptés dans notre foyer. 

Ensuite, on est évalués en tant que couple: est-ce que le couple est solide? Est-ce qu’on a connu des difficultés? On nous met dans des mises en situation parentales: comment réagirez-vous dans telle ou telle situation? Si votre enfant rencontre tel défi, comment allez-vous lui venir en aide? Si votre enfant rêvé n’est pas celui que vous adoptez, comment arriverez-vous à l’aimer autant? On veut tester et connaître nos habiletés parentales.

À ce moment-là, ça fait 13 ans que nous sommes ensemble, Marquis et moi, dont 8 ans que nous sommes mariés. La travailleuse sociale vient aussi à la maison voir comment on va accueillir l’enfant, si on a une chambre convenable pour l’enfant, s’il y a des aires de jeux à proximité, si le quartier est sécuritaire, etc.  

Direction Kiev 

Arrivés sur place, au gouvernement de Kiev, la psychologue faisant l’attribution d’une proposition connaît notre profil et nous présente des dossiers qui correspondent à notre évaluation psychosociale.

On a été hyper chanceux, car il y a des parents qui ne se font faire aucune proposition d’enfants, car les fiches disponibles ne correspondent pas à leur profil d’évaluation.

Pour notre part, on nous a proposé deux familles de trois enfants. Notre choix s’est arrêté sur celle où les enfants étaient les plus jeunes et en meilleure santé.

On est ensuite allés les voir à l’orphelinat qui se trouvait dans une région à l’est de l’Ukraine. C’était à 6 heures de train de Kiev. Kiev reste une capitale industrialisée, plus riche et moins propice aux abandons.

On devait aller voir les enfants sur place pour s’assurer que la chimie passe bien entre nous, qu’ils ne soient pas malades ou qu’ils n’aient pas de retard de croissance. Au final, tout ce qui les concernait avait été mentionné clairement dans le dossier d’adoption lorsque nous avons rencontré la psychologue.

C’était un cas de déchéance des droits parentaux. Leur mère n’avait plus assez d’argent pour en prendre soin convenablement alors elle les avait mis à l’orphelinat, mais n’était plus jamais venue les récupérer. 

Le plus vieux des trois enfants avait 8 ans au moment de l’adoption alors il fallait qu’il signe une lettre de consentement qui indiquait qu’il était d’accord pour se faire adopter par un couple du Canada.

Courtoisie
Première Noël d'Ann-Zoé avec ses frères et soeurs. 

Lorsque le consentement de notre aîné a été donné, plusieurs démarches administratives se sont déroulées là-bas. Au total, nous avons passé deux mois en Ukraine. Nous sommes passés en cour pour officialiser l’adoption et être reconnus comme les nouveaux parents, il fallait obtenir de nouveaux certificats de naissance avec leur nom québécois et nous devions demander des visas pour pouvoir quitter légalement l’Ukraine avec les enfants que nous venions d’adopter. 

On savait que ça prendrait du temps, qu’on resterait plusieurs semaines sur place. Je me souviens que j’avais apporté de petites cartes avec des images, des pictogrammes de fruits, de légumes, de sport, d’animaux, qui nous servaient à interagir avec les enfants, et leur apprendre un peu de français.

Au début, on communiquait beaucoup avec des gestes, on faisait une croix avec nos doigts pour indiquer «niet» - non en russe - ou encore on montrait sa bouche pour dire «manger». On finissait toujours par se comprendre même si la barrière de la langue était omniprésente. 

Ainsi en Ukraine, on vivait beaucoup d’incertitudes, mais on faisait confiance à la vie. Au début, j’avais des sentiments étranges.

J’étais contente d’être devenue une mère, mais je me sentais comme une inconnue avec mes enfants. Je me sentais comme leur gardienne, pas comme leur maman. Je pense que c’est normal, car on ne se connaissait pas.

Il a fallu beaucoup d’apprivoisement de part et d’autre. Ça ne s’est pas fait instantanément dès le premier jour. Il faut apprendre à les connaître, à connaître leurs habitudes de vie, leur personnalité, leurs qualités, leurs défis, leurs intérêts… Tout était à découvrir avec nos enfants!

Évidemment, tout cela a engendré un coût. Mon mari est conseiller en sécurité financière alors il a pu continuer à travailler un peu à distance. On a emprunté de l’argent, on n’a pas eu le choix. On savait qu’on voulait adopter et c’était prévu dans notre budget.

De toute façon, nous ne sommes pas des gens qui aiment le luxe ou qui voyagent beaucoup. Au total, les billets d’avion, la nourriture, les restaurants, l’interprète, les dépenses, etc., ça nous a coûté environ 60 000 dollars. 

Le retour 

Nous sommes revenus au Québec le 30 mai 2015. Six mois plus tard, nos trois petits Ukrainiens ne parlaient quasiment seulement que le français. 

Nous avons modifié les prénoms des enfants, mais nous ne voulions pas perdre leur consonance d’origine ukrainienne. Nous voulions garder une partie de leur racine. Maksym, qui avait 8 ans, est devenu Maxim. Bogdan, qui avait 6 ans, est devenu Logan. Anguelina qui avait 4 ans est devenue Angélika. Encore aujourd’hui, nos enfants sont fiers d’expliquer que leur prénom d’Ukraine est différent de celui du Canada. 

Courtoisie

Pour faciliter leur intégration scolaire, j’ai fait l’école à la maison à mes deux plus vieux de septembre 2015 à janvier 2016. La pédiatre nous avait expliqué que pour bien créer le lien d’attachement, il était mieux de ne pas envoyer tout de suite nos enfants à l’école, car ils auraient pu développer un lien plus fort avec leur enseignante qu’avec nous.

Il fallait qu’ils comprennent que leur filet de sécurité c’était nous - papa et maman -, et que désormais, c’était nous qui allions assurer leurs besoins de base en plus de les aimer pour toute la vie. 

Le Vietnam 

Pour Ann-Zoé, on a fait appel à la même agence pour pouvoir l’adopter. Cette fois, on a attendu deux ans avant de recevoir une proposition.

Ann-Zoé avait été placée à l’orphelinat alors qu’elle n’avait que deux jours par sa mère biologique qui n’avait pas assez d’argent pour en prendre soin. Nous l’avons adoptée quand elle venait d’avoir 5 ans.

Pour cette adoption, je ne me suis pas rendue au Vietnam. Il était important qu’une figure parentale demeure à la maison pour prendre soin de nos trois autres enfants. Seulement Marquis y est allé, accompagné de ma mère. J’ai vécu cette adoption à distance.

Courtoisie

J’ai vu plusieurs vidéos et photos de la petite que mon conjoint m’envoyait durant le voyage d’adoption. J’étais capable de discerner quelques traits de sa personnalité et, à travers l’écran d’ordinateur, j’avais l’impression de faire sa connaissance graduellement. 

Le problème que nous avons rencontré, c’est que durant le voyage, Ann-Zoé s’est attaché à mon conjoint comme une bouée de sauvetage. Il était son repère, sa sécurité. À son arrivée dans notre maison, elle est devenue très anxieuse puisqu’il y avait une nouvelle personne dans son environnement qu’elle ne connaissait pas (moi). Je ne pouvais même pas m’approcher d’elle ou la regarder. Elle me voyait littéralement comme une menace. J’étais une pure inconnue pour elle. Elle était apeurée, je ne pouvais même pas m’asseoir sur son lit, car elle criait.

J’ai essayé de l’apprivoiser peu à peu, petit pas par petit pas, mais c’était très long. Il en a fallu de la patience! Mon conjoint ne pouvait plus quitter la maison sans qu’elle hurle. Ann-Zoé pensait qu’elle se faisait abandonner. J’ai vécu quelques périodes de découragement.

Le fait d’avoir d’autres enfants à la maison l’a aidée à mieux s’intégrer à nous. Elle voyait que nous étions gentils avec nos autres enfants, que nous les traitions bien. Lentement, elle commençait à comprendre que nous étions des personnes en qui elle pouvait faire confiance.  

Quand elle est arrivée au Québec, c’était la première tempête de l’hiver et il faisait -10 degrés Celsius.

Au Vietnam, elle marchait pieds nus, la température était très chaude et humide. Soudain, elle devait mettre une tuque, des mitaines, un manteau et des bottes. Ça a été beaucoup trop pour elle en si peu de temps.

L’écart de température était énorme. L’environnement n’était plus du tout le même. Elle était en état de choc.

Pendant 48 heures, elle a arrêté de manger, de boire, elle se laissait mourir à petit feu, elle n’avait plus de vie, plus d’émotions, le regard vide, elle vomissait. On l’a hospitalisée deux jours après son arrivée tant attendue parmi nous. Elle ne pesait plus que 27 livres. C’était très difficile à vivre, car nous connaissions très peu cette enfant. Nous nous sentions impuissants.

Une belle famille 

Depuis que nous avons nos enfants, je pense que nous avons rencontré des défis que des parents biologiques ne rencontrent pas. Avant qu’on les adopte, nos enfants ont vécu des situations de rejet, de l’injustice, ils ont été mis de côté, à l’écart, c’est imprégné en eux, ils sont très réactifs. L’orphelinat, c’est la loi de la jungle, c’est à celui qui criera le plus fort. Encore aujourd’hui, nous remarquons ce genre de comportement chez nos enfants. 

Courtoisie

Adopter mes enfants m’a beaucoup appris sur moi, sur mes limites, sur ce que je suis capable de tolérer, en tant que personne, mais aussi comme mère. J’ai compris que l’amour ne règle pas tout, que parfois, les blessures d’abandon sont tellement fortes que même notre amour de parent ne réussit pas à tout réparer.

J’ai compris qu’avant d’avoir des enfants, on idéalise parfois la vie que l’on aura avec eux. Je me rends compte qu’il est plus profitable d’avoir des attentes réalistes afin de ne pas être déçue.

J’ai compris aussi que de ne pas avoir porté mes enfants ne change rien sur l’amour que je leur donne. Je suis leur vraie mère, celle qui les aimera pour toute la vie, celle qui les accompagnera dans leurs réussites, mais aussi dans leurs défis, celle qui soignera leur bobo et qui guérira leurs peines, celle qui donnera le maximum pour qu’ils développent leur plein potentiel. 

L’adoption de mes enfants a beaucoup exigé de moi, en énergie en temps, plus que je ne l’aurais cru. En trois ans et demi, nous nous sommes retrouvés avec quatre enfants dans la maison, ça a demandé beaucoup d’adaptation.

Ne serait-ce que penser à cuisiner ou faire la lessive pour six. J’ai dû organiser mon temps efficacement. Les rendez-vous sont également très nombreux: pédiatre, travailleuse sociale, dentiste, orthophonie, prise de sang, etc. Il faut avoir un horaire assez flexible. Plusieurs personnes pensent que le plus gros défi de nos adoptions a été la langue. Bien que cet aspect ne soit pas à négliger, favoriser le lien d’attachement avec nos enfants a été le nerf de la guerre.  

Mais aujourd’hui, une chose est certaine: j’ai une belle famille et de beaux enfants, heureux et épanouis. Ils sont heureux de leur vie avec nous, sont contents d’avoir des parents.

Malgré leurs défis, nous sommes choyés que ce soit, eux, nos enfants. Nous sommes reconnaissants que la vie les ait mis sur notre route pour pouvoir réaliser notre rêve d’avoir une famille par adoption. Et c’est tout ce qui compte. 

La section Perspectives propose des textes personnels qui reflètent l’opinion de leurs auteurs et pas nécessairement celle du HuffPost Québec.

Propos recueillis par Céline Gobert. 

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