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15/10/2020 11:04 EDT | Actualisé 22/10/2020 19:53 EDT

Antispécisme : cet activiste voit la viande comme des «morceaux de victime»

Déranger, diviser, expliquer et réexpliquer, c'est la clé pour faire avancer une cause, selon Pascal Bédard.

Courtoisie Pascal Bédard
Pascal Bédard s'implique auprès de Direct Action Everywhere Montréal, d'Anonymous for the Voiceless et de Montreal Pig Save. On le voit ici lors d'une action de perturbation en bordure du stade olympique le 6 septembre dernier.

Admirés par certains, conspués par d’autres. Les activistes qui se consacrent à une cause sont-ils des héros incompris ou des casseurs insolents? Dans la série «À qui la rue? - Portraits d’activistes», le HuffPost Québec va à leur rencontre pour discuter de leurs motivations et de leurs combats.


Jusqu’à 44 ans, Pascal Bédard se délectait de bavette de boeuf. Aujourd’hui, il ne tolère pas d’être à la même table qu’une personne qui mange un oeuf - ou tout autre produit d’origine animale. Ce professeur d’université en économie à temps partiel et activiste végane antispéciste à temps plein veut mettre fin à l’exploitation animale pour de bon et n’entend pas passer par quatre chemins pour y arriver.

Quand on rencontre M. Bédard dans un café, il sort d’un cours à l’UQAM. Vêtu d’une chemise et d’un pantalon élégant, il ne correspond pas à l’image stéréotypée de l’activiste. Pourtant, en tant que porte-parole de Direct Action Everywhere Montréal (DXE), une association québécoise antispéciste, il manifeste soirs et week-ends en plus de co-organiser et de défendre publiquement les actions perturbatrices du mouvement comme les manifestations dans les restaurants Joe Beef et Ashton, les épiceries Rachelle Béry ou encore l’intrusion dans la porcherie Porgreg à Saint-Hyacinthe.

Si certains Québécois considèrent les actions de DXE dérangeantes, il s’en réjouit. Pour lui, plus il y a de dérangement, plus on parle d’une cause et plus on s’éduque collectivement afin que des changements significatifs s’opèrent. 

Que veulent les antispécistes?

  • Une reconnaissance universelle de l’animal comme un être sensible égal à l’humain.
  • Une abolition totale de la production de viande ou de tout autre produit d’origine animale comme le fromage, le lait, ou les oeufs.
  • Une abolition totale de l’utilisation d’animaux pour des expérimentations scientifiques ou cosmétiques, et pour la confection de vêtements.
  • Une abolition totale de l’exploitation d’animaux pour les loisirs ou les sports, comme les rodéos.
Capture vidéo DXE Montréal
Pascal Bédard et d'autres membres de DXE Montréal ont pénétré dans un restaurant Ashton de l'Ancienne-Lorette, le 7 mars dernier, pour dénoncer la violence animale.

«C’est quoi déranger quelqu’un au restaurant dix minutes alors que des milliers de cochons se font égorger pendant ce temps-là?», s’insurge-t-il.

«Il faut faire de la désobéissance civile pour faire avancer le mouvement. Les gens sont trop “soft“. Les militants qui disent : “excuse-moi, je vais te parler d’un sujet, je sais que c’est délicat pis que je vais te faire sentir mal, mais…“. Un moment donné, too bad, ça marche pas. [Tous les enjeux liés à l’exploitation animale, NDLR] faut que tu le crisses dans la face du monde pour qu’ils comprennent et changent leur comportement», croit-il, en expliquant ne pas montrer les images les plus choquantes pour ne pas se faire accuser «d’exagérer» par la population.

«On s’en fout d’attirer plus de négatif que de positif. Plus il y a de la haine, mieux c’est. Tous les grands combats moraux génèrent de la haine de ceux qui ne veulent pas que les choses changent. Notre mission à nous, c’est d’imposer le sujet quand même. […] La constante des mouvements [revendicateurs] qui ont fonctionné dans le passé, même dans la démocratie, c’est la désobéissance civile. Pour les esclaves, les femmes, les Noirs, et les homosexuels, entre autres», plaide-t-il.

J’encourage tout le monde à être radical dans leurs actions et revendications. Pour moi, tu ne deviens extrémiste que si tu atteins l’intégrité physique.Pascal Bédard

Pascal Bédard participe aux actions antispécistes, mais avec un certain bras de distance. Il n’a jamais été arrêté. Malgré ses convictions, il doit se tenir loin des actes criminels, pour ne pas perdre son emploi. Il n’en demeure pas moins convaincu qu’une radicalisation du mouvement est nécessaire.

«S’il n’y a pas de réponse, tant qu’il ne se passe rien, faut brasser la cage des gens de plus en plus. Il faut se radicaliser. Il faut montrer l’exemple. Il faut créer une tension sociale extrême avec des interventions massives constantes, dans toutes les villes du Québec, pour qu’on ne puisse plus l’ignorer», soutient-il lors d’un second entretien en vidéo-conférence. 

DXE n’exclut pas d’être plus incisif ou de lancer des actions à plus grand déploiement, tant que l’intégrité physique des humains ou des animaux est respectée. «Les offenses civiles, on n’a pas peur de ça. C’est comme un ticket de vitesse», prétend le quadragénaire.

Manger des animaux, c’est protégé par l’État. C’est caché. Et c’est ceux qui veulent les défendre qui sont opprimés par la loi.Pascal Bédard

Aux États-Unis, en France et en Suisse, notamment, les activistes antispécistes sont souvent considérés comme des terroristes par les autorités. Certains, accusés de vandalisme, sont même envoyés en prison pendant plusieurs mois. Au Québec, la peine d’emprisonnement demeure rare pour les militants. «On est des activistes, pas des terroristes. Tout ce qu’on fait dérange et peut faire peur, oui, mais c’est ultra pacifique. C’est une forme plus insistante d’éducation et de sensibilisation», affirme-t-il.

 

Décortiquer le spécisme 

Courtoisie Pascal Bédard
Pascal Bédard (deuxième à partir de la droite sur la photo) lors d'une manifestation devant un abattoir de porcs Olymel à Saint-Esprit.

Même si la tâche est ardue, Pascal Bédard est persuadé que les Québécois de tous horizons, peu importe leur âge, pourraient adopter sa position. Selon lui, tout est question d’éducation. La preuve, il a lui-même mis 44 ans avant de tasser l’exploitation animale de sa vie. 

C’est la rencontre avec un manifestant qui lui bloquait le chemin au retour d’une expédition d’escalade, près d’un abattoir de porc, qui l’a «éclairé».

«En le regardant, je me disais : “esti de looser, franchement, get a life“. Et je ne l’ai pas dit, par orgueil, mais ça a eu un impact.» Il s’est mis à se renseigner, lire, écouter, puis à changer son alimentation pour prioriser la viande dite «éthique», jusqu’au jour où sa copine, Maria, a adopté une alimentation végane.

«Elle m’a dit : “au fond de toi, tu sais que c’est un mensonge, que ça n’existe pas la viande éthique. Tu as des preuves que tu enlèves la vie à un être vivant pis que tu n’as pas besoin de le faire pour assurer ta survie“. Ça a été un déclic, affirme-t-il. […] Pis une fois que ta switch est à on, que tu comprends tout ce que tu fais subir aux animaux, tu ne peux pas être pour ça».

Il voit maintenant la bavette de boeuf et les côtes d’agneau dont il raffolait auparavant comme des «morceaux de victime».

Déconstruire les idées spécistes profondément ancrées en nous est complexe, mais atteignable, selon lui, si on fait preuve d’ouverture et de sensibilité. «Je le présente souvent comme une muraille ultra fortifiée avec plein de mécanismes institutionnels, légaux, moraux, psychologiques entremêlés. C’est difficile de mettre totalement le spécisme de côté. J’en découvre encore en moi. Je tiens des propos [spécistes], comme quelqu’un qui tient des propos sexistes sans s’en rendre compte. C’est ancré creux en nous».

Courtoisie Pascal Bédard
Pascal Bédard (à droite) lors d'un «cube de la vérité», un rassemblement spontané pendant lequel les activistes échangent avec les passants.

La sensibilisation aide évidemment à l’avancement de la cause, mais la technique principale employée par le mouvement antispéciste pour éveiller les prises de conscience consiste à soumettre une proposition binaire aux consommateurs. «Êtes-vous pour ou contre le fait de causer du tort à des êtres vivants lorsqu’il pourrait être raisonnablement évitable? Il n’y a pas de troisième option, comme le welfarisme [qui se traduit par la consommation éthique de produits d’origine animale, NDLR], qui est une totale illusion pour déculpabiliser les gens. Ça n’existe pas, mieux tuer», stipule-t-il. 

«La dissonance cognitive rentre alors en ligne de compte et ils sont en maudit. Ils savent qu’ils ne sont pas des psychopathes pro-violence, mais ils te détestent parce que tu les forces à reconnaître l’énormité de l’oppression liée à leur choix.»

 

Se sacrifier pour la cause

Le régime végane fait de plus en plus d’adeptes, que ce soit pour des enjeux de santé, environnementaux ou animaux. Mais s’engager dans des activités de désobéissance civile, c’est une tout autre paire de manches. 

Pascal Bédard ne va plus dans certaines réunions de famille. Sa soeur ne veut plus lui parler. Il a moins d’opportunités professionnelles et avoue que les gens l’approchent généralement moins puisqu’ils ont un malaise par rapport à son activisme. Il craint également qu’il soit visé par les services secrets canadiens et qu’une simple mention dans leurs dossiers mette en péril l’immigration au Canada de la mère colombienne de sa conjointe Maria.

Courtoisie Pascal Bédard
Pascal Bédard en train de réconforter un porc.

Un engagement comme le sien serait aussi pesant, même déprimant par moment. «Personnellement, je n’aime pas ça faire de l’activisme. Ce n’est pas mon truc la confrontation. Je le fais parce que c’est un appel du devoir. Si je ne le fais pas, personne ne va le faire», se navre-t-il.

«C’est déprimant, parce que tu fais plein d’actions pis tu vois juste des restos “2 hotdogs pour le prix d’un“. Tout ce que tu vois [dans ces hotdogs], toi, c’est la violence extrême que les porcs ont subie, mais personne d’autre ne le voit. Tout le monde est aveugle. C’est comme vivre dans une maison de fous. Pour rester sain d’esprit, tu te recules un peu des fois.»

Bon nombre d’activistes vivent des moments encore plus sombres que lui, témoigne-t-il. À cause de leurs actions, certains perdraient leur emploi, leur conjoint, négligeraient leur santé, s’endetteraient pour payer leurs frais d’avocat en lien avec des poursuites judiciaires.

Pour ces raisons, entre autres, le recrutement de nouveaux activistes au sein de DXE Montréal est laborieux. Les membres de l’organisation – qui se chiffrent actuellement à une centaine– seraient même très jeunes et se désisteraient dès que leur emploi du temps ne le permet plus. Pascal Bédard aimerait que plus de professionnels, de têtes fortes et de véganes silencieux montrent les dents, citant les PDG d’entreprises, les professeurs d’université, les auteurs et même les influenceurs.

Même s’il fait partie d’une très mince minorité de véganes québécois à être activiste et qu’il consacre à la cause antispéciste la quasi-totalité de son temps personnel, le professeur se désole de sa propre implication. «J’ai honte de ne pas en faire plus, de ne pas aller plus loin, de ne pas déranger plus, en sachant ce que je sais, confie-t-il, penaud. […] Comme disait Albert Einstein : “ceux qui ont le privilège de savoir ont le devoir d’agir“. Je fais quelque chose, mais pas à la hauteur du niveau de violence et d’oppression imposé aux victimes animales.» 

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► Pas si facile d’intégrer DXE

Les nouveaux activistes sont bienvenus au sein du mouvement. Par contre, n’intègre pas qui veut les cercles fermés des organisations telles que Direct Action Everywhere Montréal, Anonymous for the Voiceless et Montreal Pig Save. Chaque nouveau militant intéressé est analysé afin de prévenir les infiltrations des autorités ou de lobbys de producteurs agricoles.

«On filtre beaucoup. Il faut développer une culture de sécurité extrême puisque les histoires d’infiltration, ça arrive un peu partout et ça anéantit les actions avant même qu’elles aient lieu», explique M. Bédard.

Ainsi, de hauts membres au sein des groupes d’activisme scrutent leurs réseaux sociaux afin de s’assurer qu’ils soient d’abord véganes, mais également que leur intérêt pour la cause soit authentique, et non pas soudain. «Il arrive que le jupon dépasse», confie le porte-parole de DXE.

Ensuite, les réunions d’organisation se déroulent en vase clos, avec une poignée de membres. Même une visite éventuelle du HuffPost Québec était incertaine. Pourquoi? Puisque certaines personnes ne veulent pas (et ne peuvent pas) être identifiées publiquement comme «organisateurs» des actions perturbatrices, au risque de s’exposer à des démêlés avec la justice ou de mettre leur emploi en jeu.

Sinon, pour se joindre aux actions, les activistes admis sont contactés par messages encodés via l’application Signal quelques heures avant l’événement. Y sont détaillés, par exemple, l’heure de l’action, le point de rencontre, et le matériel à apporter. C’est à eux que revient la décision d’y participer ou non, selon leurs disponibilités. La réponse est généralement bonne, assure Pascal Bédard.

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