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06/12/2019 13:05 EST

Accoucher avec une doula, bien loin de l’ésotérisme

«Souvent, les médecins et les infirmières sont très contents qu'on soit là parce qu'ils savent que leurs patients vont avoir le meilleur soutien possible.»

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Camille Maheu, doula, fondatrice et directrice de l'entreprise Les Premiers Moments

«Les gens pensent qu’on est des hippies très granola et axées sur la médecine alternative et s’imaginent qu’on fait brûler de la sauge pendant l’accouchement, résume Camille Maheu en riant. Il y en a qui font ça, mais pour la grande majorité, ça ne ressemble pas à ça», confirme la doula, dont la nature du travail intrigue encore beaucoup, même dans le milieu hospitalier.

Aussi connues au Québec comme accompagnantes à la naissance, les doulas sont pourtant de plus en plus en demande chez les futurs parents. Pendant la grossesse, elles les aident à se préparer à l’accouchement, vulgarisent le jargon médical qui y est relié et apaisent leurs craintes face aux interventions qui pourraient survenir, qu’elles soient prévues ou non.

La doula n’est d’ailleurs pas là pour imposer une vision de la naissance, assure Camille Maheu. Elle accompagne la femme ou le couple, que ce soit en milieu hospitalier, à domicile ou en maison de naissance.

«Notre travail, c’est juste d’accompagner la personne dans ce qu’elle vit. On n’est pas là pour avoir un agenda d’accouchement naturel. Si une cliente prend l’épidurale, c’est correct. Et si elle a une césarienne, c’est correct aussi», assure-t-elle. 

Les doulas ne posent pas de diagnostic et ne prennent pas en charge le suivi médical, contrairement aux sage-femmes. Leur aide est plutôt complémentaire. Par contre, les deux ont une vision de la naissance assez similaire, selon Camille Maheu.

«La femme peut se sentir très autonome quand elle donne naissance. On n’a pas besoin de la considérer comme une personne malade qui ne sait pas ce qu’elle fait», explique la doula qui a fondé sa propre entreprise en accompagnement périnatal, Les Premiers Moments, il y a deux ans.

«L’accouchement, c’est quelque chose qui peut être très instinctif, mais le milieu médical essaie de l’encadrer.»

Méfiance et méconnaissance

Pendant l’accouchement, le support de la doula peut être d’ordre moral et physique. Massages, points de pression et certaines manipulations pendant les contractions peuvent être proposées à la future maman. Et c’est dans ce contexte qu’il y a parfois des réticences chez les professionnels de la santé en milieu hospitalier, puisque le rôle des doulas est encore mal compris, selon elle.

«Je pense qu’ils ont parfois l’impression qu’on essaie de défaire le travail qu’ils essaient de faire, observe l’accompagnante à la naissance. Ils se demandent ce qu’on dit à la mère lorsqu’ils ne sont pas là. C’est simplement qu’on a des outils dans notre sac qui nous permettent de proposer d’autres alternatives avant de proposer tout de suite la médication, par exemple.»  

Mikaël Theimer
Camille Maheu accompagne une future maman

Elle se remémore un accouchement en particulier où trois médecins sont venus l’un après l’autre dire à la mère qu’il serait nécessaire d’envisager une césarienne, puisque le bébé descendait lentement. La doula proposait plutôt à la mère, qui voulait bien essayer une alternative, un changement de position. «Il y a eu une réticence chez les médecins, qui me disaient que ça ne servait à rien de faire ça», se rappelle Camille Maheu. 

«Finalement, elle a eu son bébé naturellement après avoir essayé une des positions que je lui proposais. Le médecin m’a fait un «high five»! Quand ils voient notre travail. ils réalisent qu’on est bien là pour quelque chose. Ma pratique se base sur la physiologie du corps, ce n’est pas très ésotérique mon affaire!»

Dans les dernières années, Camille Maheu a tout de même observé une amélioration significative de l’accueil reçu dans les hôpitaux.

«Souvent, les médecins et les infirmières sont très contents qu’on soit là parce qu’ils savent que leurs patients vont avoir le meilleur soutien possible.» Elle précise par contre que la situation diffère dès qu’on s’éloigne des grandes villes, où l’offre de services est moindre. Les doulas sont encore peu connues en banlieue ou en région.

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Camille Maheu accompagnant une future maman

À ce jour, leur travail n’est reconnu auprès d’aucune instance. Lorsqu’elles seront plus nombreuses dans l’Association québécoise des accompagnantes à la naissance, pour laquelle Camille Maheu est vice-présidente, les doulas travailleront pour faire reconnaître leur titre dans le but d’obtenir un statut semblable à celui des ostéopathes et des naturopathes et de pouvoir, entre autres, émettre des reçus d’assurance.

Actuellement, toutes les formations pour devenir doula s’offrent donc dans des écoles privées. Les enseignantes sont issues de différents milieux; on y retrouve des infirmières et des travailleuses sociales, par exemple. 

Une fois la formation de base en accompagnement à la naissance complétée, chaque doula a la liberté de se spécialiser en suivant des cours touchant l’allaitement, l’acupression, le deuil périnatal, le massage et la naturopathie, par exemple. 

Retour aux sources

La demande croissante pour un accompagnement avec une doula lors d’un passage vers la parentalité s’explique surtout par une intention de revenir à la base de ce que doit être un accouchement, selon Camille Maheu. 

«Il y a un désir de revenir à ce qui est plus simple pour le corps. Quand tu décides d’accoucher à l’hôpital mais que tu ne veux pas te sentir comme un numéro, tu veux aller chercher un empowerment

La doula rappelle que l’accouchement n’a pas toujours eu lieu à l’hôpital avec la seule présence du couple. «Avant, ça se faisait chez les sage-femmes ou à la maison et la future mère était entourée des femmes de son cercle, qui étaient présentes pour l’aider et s’occuper d’elle.»

La doula, donc, reprend ce rôle à sa manière.

Avec plus de 80 accouchements à son actif, Camille Maheu est malheureusement aussi confrontée par moments à un phénomène encore tabou mais bien présent en milieu hospitalier: la violence obstétricale.

Une partie de son travail est donc de faire connaître leurs droits aux parents en les sensibilisant lors des rencontres prénatales. «Le consentement est valide aussi à l’accouchement, souligne l’accompagnante à la naissance. Un corps humain, ça vient avec une pudeur, des émotions et des droits.»

Mikaël Theimer
Camille Maheu accompagne une future maman

Accompagner une femme qui s’apprête à donner la vie, ce n’est pas de tout repos, si bien que rares sont les doulas qui exercent ce travail à temps plein à long terme. «C’est extrêmement drainant physiquement, émotionnellement et mentalement», admet Camille Maheu.

Parce qu’à partir de la 37e semaine de grossesse, la doula s’engage à être disponible 24 heures sur 24, jusqu’à l’accouchement. Avec plusieurs suivis à la fois, elle est finalement toujours de garde. «Il y a toujours une femme qui est entre 37 et 42 semaine. Et quand le client appelle, tu laisses tout et tu t’en vas.»

Et comme chaque naissance est unique, Camille Maheu ne sait jamais ce qui l’attend. «Tu pars et tu ne sais pas quand tu reviens. Le plus long accouchement que j’ai fait a duré 72 heures, se souvient-elle. Une femme qui accouche n’a pas de pause alors souvent, tu oublies tes propres besoins, comme manger et dormir, parce que tu es complètement avec elle en train de l’aider.»

Malgré la fatigue et toutes les émotions qu’impliquent son travail, la doula se considère choyée d’être témoin de si beaux moments. «Peu importe comment le bébé arrive, c’est chaque fois un moment extrêmement puissant. Que des gens me demandent de venir vivre ça avec eux, c’est un énorme privilège.»