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17/08/2020 17:09 EDT | Actualisé 18/08/2020 10:14 EDT

J'ai 57 ans et mon père vient de me renier parce que je suis gai

Mon téléphone a sonné. C'était mon père. «C'est à propos de cette homosexualité... Ne nous contacte plus jamais de quelque façon que ce soit», m'a-t-il dit.

Courtoisie
Jake McPherson

Ce moment est gravé dans ma mémoire.

Nous sommes dans les années 70 et je suis adolescent. La télévision est allumée dans le salon, mes parents sont dans leurs fauteuils et je suis assis sur notre canapé à carreaux marron. Nous regardons Barbara Walters interviewer Anita Bryant, une éminente militante anti-gai.

Walters demande à Bryant ce qu’elle ferait si son enfant se révélait gai. La réponse de Bryant est immédiate et hostile: elle renierait son enfant.

Je ne me souviens pas exactement de la réaction de Walters, mais ça a dû être quelque chose comme de l’incrédulité, parce que mon père, faisant référence à la journaliste, a dit : «Elle ne peut tout simplement pas comprendre ça, n’est-ce pas?»

Mais j’ai compris: mes parents renieraient leur fils s’il était gai. Mes parents me renieraient s’ils savaient que j’étais gai. Je me suis donc retiré aussi loin que possible dans le placard où je me cachais, et j’ai décidé de ne jamais révéler mon secret à personne.

Ma famille fréquentait une église fondamentaliste chaque fois que ses portes étaient ouvertes. Ils prêchaient que Dieu aimait tout le monde - sauf les homosexuels. Les gais et les lesbiennes étaient irrécupérables. Il n’y avait pas de salut pour moi. Il n’y avait pas d’amour pour moi.

J’ai terminé l’école secondaire encore au fond du placard et j’ai choisi de fréquenter une université affiliée aux fondamentalistes. Le placard était très grand et contenait beaucoup d’étudiants. Je le sais parce qu’avec le recul, je me rends compte que beaucoup de jeunes hommes m’ont fait des avances. Malheureusement, j’étais tellement effrayé et refoulé que je ne comprenais pas ce qui se passait à l’époque, mais maintenant, je ne peux que sourire face à ma naïveté. Si j’avais su à l’époque, je ne sais pas comment j’aurais réagi.

Courtoisie
L'auteur a participé aux rites habituels de l'adolescence, y compris les danses au secondaire. Le voici, à l'âge de 15 ans, au printemps 1979. C'était quelques années après avoir vu Barbara Walters interviewer Anita Bryant.

Mais l’un des supposés vices que j’ai côtoyés lorsque j’étais dans ce collège religieux, c’est la boisson. J’adorais ça. J’étais convaincu que j’avais l’air sophistiqué en tenant un verre d’alcool, mais, plus que ça, la boisson me permettait de ne plus me soucier de ma sexualité, au moins pour un temps, et ce sentiment était divin. J’avais trouvé la sérénité, c’est ce que je pensais. Mais ce que l’alcool m’a vraiment apporté, c’est une nouvelle façon de continuer à réprimer ma sexualité - une nouvelle façon de me cacher du monde et de me convaincre qu’il ne pouvait pas voir qui j’étais vraiment.

J’ai atteint l’apogée de la répression lorsque j’ai épousé une femme. Je l’aimais sincèrement. Elle était et est toujours une femme merveilleuse. Nous avons vécu ensemble pendant de nombreuses années et nous avons eu trois enfants, et je continuais à boire. Et à boire. Et à boire. J’étais malheureux, et à un moment donné, les martinis ne m’apportaient plus de joie ni de paix - réelle ou simulée.

J’ai réalisé que toutes ces années de boisson me tuaient. Je me tuais. Le plus tragique, c’est que je me sentais si mal que je souhaitais vraiment mourir. Je ne pouvais plus rien supporter et je voyais clairement que je devais mettre fin à la vie que je vivais d’une manière ou d’une autre. Alors, en 1998, à 35 ans, j’ai fait mon coming out, à moi-même et à ma femme.

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Ma femme a réagi avec amour et m’a dit de me reconnecter à moi-même. Je ne l’ai pas dit tout de suite à nos enfants, ils étaient encore très jeunes à l’époque.

En 1999, j’ai rejoint les Alcooliques Anonymes et j’ai commencé à mettre de l’ordre dans ma vie désordonnée. Dieu merci pour la joie et le soutien que j’ai trouvés dans ces réunions. J’étais enfin confronté à ce que j’étais vraiment et je l’acceptais. Parfois, j’étais même capable de rire de moi-même. J’étais gai et je l’ai toujours été! Qui ai-je sérieusement cru tromper en prétendant le contraire? Mais j’avais trompé beaucoup de gens, incluant moi-même, et c’était incroyable de ne plus passer tout mon temps et toute mon énergie à entretenir cette façade. C’est aussi aux AA que j’ai commencé à m’amuser en tant que drag et mon alter ego, Miss Constance Havoc, est né. Puis, en 2000, ma femme et moi nous sommes séparés, un événement nécessaire mais encore déchirant pour nous deux.

En 2001, j’ai appelé ma mère et j’ai fait mon coming out. Elle était horrifiée. Elle n’a rien dit au sujet des impacts que ça aurait sur mes relations avec mon père et elle, mais elle était très bouleversée. J’ai toujours supposé qu’elle l’avait dit à mon père, mais je ne lui ai jamais demandé directement. Pendant les 19 dernières années, je n’ai jamais pensé que mon père ne savait pas que j’étais gai. Nos appels téléphoniques hebdomadaires ont continué comme toujours, mais je n’ai jamais mentionné ouvertement aucun des hommes avec qui je sortais. Je pensais que je gardais la paix et que parce que je ne discutais pas de ma nouvelle vie avec lui, il gardait la paix lui aussi.

À un moment donné, j’ai vécu avec un homme et ma mère l’a même rencontré. Elle était polie mais distante, et chaque fois qu’elle était dans la même pièce que lui, elle retenait presque son souffle. Pourtant, il ne m’est jamais venu à l’esprit que ma mère avait caché à mon père la vérité sur ma sexualité.

Dans les dernières années, ma nièce a offert à mon père un iPhone, qu’il était particulièrement enthousiaste d’apprendre à utiliser pour recevoir des photos de ses arrière-petits-enfants. À partir de là, ce n’était plus qu’une question de temps avant qu’il ne rejoigne Facebook et, je suppose, qu’il découvre mon profil, qui me montre comme un homme gai fier et ouvert.

Le 4 janvier 2020, à 9h56 du matin, mon téléphone a sonné. C’était mon père qui m’appelait. Quand j’ai répondu, il m’a dit: «C’est à propos de cette homosexualité. Ta mère et moi ne pouvons pas tolérer ça. Tu ne peux plus jamais nous contacter de quelque façon que ce soit.»

Mon coeur battait plus fort que ce que j’aurais cru possible. Ma vision est devenue floue. J’avais l’impression d’être attaqué physiquement. Avant que l’appel ne se termine, mon père a ajouté: «Est-ce que je suis parfaitement clair?» Je lui ai dit que oui et j’ai raccroché.

J’étais là - désavoué à l’âge de 56 ans parce que je suis gai.

J’ai eu l’impression de boxer et de recevoir un coup de poing en pleine tête, et d'aller au tapis.

Une de mes filles, qui me rendait visite à l’époque, a pleuré quand je lui ai parlé de l’appel. Elle a immédiatement commencé à réfléchir à l’impact que ça aurait sur sa relation avec ses grands-parents. J’ai envoyé des textos à mes autres enfants, à mon thérapeute, à mon psychiatre et à quelques autres personnes dont je suis proche. Ils m’ont immédiatement offert leur soutien. Mon fils était tellement incrédule que j’ai dû répéter plusieurs fois ce qui s’était passé. Mon autre fille était également bouleversée et m’a rassuré en me disant qu’elle m’aimait. Tous ceux à qui je l’ai raconté ont été abasourdis, mais ils m’ont aussi fait comprendre qu’ils ne m’abandonneraient pas. Ils voulaient tous que je sache que malgré le rejet de mes parents, ils m’aimaient inconditionnellement.

Parce que je suis devenu un adulte, je n’ai pas eu à faire face aux nombreuses difficultés que les autres personnes LGBTQ rencontrent au début de leur vie. Le fait d’avoir été renié par mes parents était un poids insupportable. J’ai eu l’impression de boxer et de recevoir un coup de poing en pleine tête, et d’aller au tapis.

Au cours des semaines suivantes, j’ai fait des cauchemars qui impliquaient tous mon père. J’ai pris quelques jours de congé. Je suis passé à des séances de thérapie hebdomadaires et à des visites mensuelles chez mon psychiatre. J’ai recommencé à assister aux réunions des AA, et lorsque j’ai révélé ce qui s’était passé, les autres membres de mon groupe m’ont tous soutenu.

Fin avril, les cauchemars ont cessé. J’ai eu quelques rendez-vous avec un nouvel homme que j’avais rencontré et nous nous sommes envoyé des textos tous les jours alors que nous étions séparés en raison de la COVID-19. Je travaille à la maison et cette pause m’a fait du bien. Je peux travailler à mon propre rythme. J’ai l’impression que ma vie est équilibrée pour l’instant.

Mes enfants ont été la clé pour commencer à guérir.

Bien sûr, tout n’est pas rose. À un moment donné, ma fille de 24 ans m’a appelé en larmes pour me demander si je la renierais un jour. Elle se demandait sincèrement si elle pouvait faire quelque chose qui m’amènerait à ne plus l’aimer. Je me suis mis à pleurer aussi, car je me suis assuré qu’elle savait que mon amour pour elle était et sera toujours inconditionnel. Je ne sais pas si je pourrai un jour pardonner à mes parents le traumatisme qu’ils ont infligé à mes enfants.

En fin de compte, mes enfants ont été la clé pour commencer à guérir. Cette expérience m’a montré clairement que j’ai avec chacun d’eux une relation qui ne peut être rompue par ce que mes parents ont fait ou pourraient faire à l’avenir. Mes enfants m’acceptent complètement et je suis reconnaissant de pouvoir partager ma vie - et qui je suis vraiment - avec eux. Je leur parle des hommes avec qui je sors. Ils m’ont vu m’amuser comme drag. Et, je suis heureux de le dire, ils me racontent aussi leur vie. Nous ne nous jugeons pas les uns les autres et nous nous tenons en très haute estime.

Récemment, j’ai eu l’occasion de parler à mon plus vieil ami du fait qu’un homme de 90 ans m’avait renié à l’âge de 56 ans. «C’est ridicule», avons-nous dit tous les deux en même temps. Au fur et à mesure que je guéris, je suis moins sous le choc et moins blessé et, vraiment, tout ce que je peux me dire, c’est que c’est ridicule. Je suis un adulte indépendant. J’ai une vie bien remplie. Je suis enfin capable d’être qui je suis vraiment. Qu’est-ce que mon père pourrait bien penser qu’il accomplit?

Puis, il y a quelques semaines, la plus belle chose est arrivée.

À l’âge de 89 ans, il semble qu’elle soit devenue la mère aimante que je n’ai jamais eue.

Ma mère, qui souffre de démence, m’a envoyé une carte pour mon 57e anniversaire. Il était évident que mon père n’avait rien à voir avec ça. À l’intérieur de la carte, il y avait une note qui disait : «Nous t’aimons». Il n’y avait pas de sermon. Pas de venin. Et, encore plus incroyable, c’était la première fois de ma vie qu’elle utilisait le mot «aimer» sans que ça lui soit demandé. À cause de sa démence, la partie d’elle qui juge a disparu et, à l’âge de 89 ans, il semble qu’elle soit devenue la mère aimante que je n’ai jamais eue.

Malheureusement, je n’ai pas le sentiment de pouvoir la rejoindre. Mon père intercepte tout ce que je lui envoie et il répond toujours au téléphone pour que je ne puisse pas l’appeler. Mais je vais garder cette belle carte pour me rappeler que quelque part en elle, elle porte de l’amour pour moi et que, peut-être, il n’est jamais trop tard pour trouver, recevoir et envoyer de l’amour dans le monde - en étant exactement qui vous êtes.

Malgré tout ce que nous avons traversé, ça ressemble à un cadeau. Je pense que je vais l’accepter.

Ce texte, initialement publié sur le HuffPost États-Unis, a été traduit de l’anglais.