TÉMOIGNAGES
30/10/2020 14:05 EDT

Me qualifier d'«exotique», ce n'est pas un compliment

Je ne suis ni un oiseau rare ni une fleur.

Courtoisie/Ariane Resnik
Ariane Resnik

Je n’ai jamais été quelqu’un qui entre dans une case précise. D’une part, je suis une femme homosexuelle, et on me présume généralement comme hétérosexuelle. D’autre part, mes caractéristiques physiques se situent juste assez du côté des non-blancs pour déconcerter quiconque essaie de déterminer mon ethnicité.

Dans mon enfance dans le Massachusetts rural des années 1980, les enfants caucasiens me disaient constamment que je ne leur ressemblais pas et me demandaient quelle était ma race. Leurs questions m’ont fait réaliser que j’étais différente d’eux, mais que je ne savais pas exactement à qui je ressemblais.

En tant qu’adulte, un bon pourcentage des personnes que je rencontre continuent à me poser des questions sur mes origines. Je suis issue d’une famille qui s’identifie principalement comme étant blanche, mais mon héritage MENA (Moyen-Orient et Afrique du Nord) domine mes traits; beaucoup de gens me voient alors comme une personne de couleur. Des gens convaincus que j’étais membre de leur propre communauté m’ont parlé dans plus de langues que je ne peux en compter.

Vous avez envie de raconter votre histoire? Un événement de votre vie vous a fait voir les choses différemment? Vous voulez briser un tabou? Dénoncer une situation? Vous pouvez envoyer votre témoignage à propositions@huffpost.com et consulter tous nos témoignages.

Cet été, j’ai écrit un article sur ce que l’ambiguïté raciale m’a appris sur mes privilèges. Il a reçu un grand soutien de la part des personnes racisées, en plus d’un nombre encourageant de «Moi aussi» de la part d’autres personnes dont l’identité raciale demeure énigmatique. M’ouvrir sur ma relation avec la race a également suscité le genre de commentaires de la part des blancs auxquels je ne m’attendais pas. Dans les commentaires de mon billet Instagram sur l’article, j’ai été félicitée pour mon look «exotique» et on m’a dit que mon «héritage multiculturel» était «enviable» (malgré l’article qui parle de mon éducation et de l’histoire de ma famille dans les banlieues américaines).

Ce n’était pas la première fois que l’on me qualifiait d’exotique, mais ça ne s’était pas produit depuis assez longtemps, de sorte que je pensais que ça ne se reproduirait pas. J’avais l’impression que les gens savaient maintenant que c’est tout sauf un compliment.

Il y a bien plus de dix ans, j’ai passé du temps comme mannequin, et ce descriptif était encore courant. «Exotique» était un mot utilisé régulièrement dans les publicités que je consultais. La demande d’un modèle exotique signifiait qu’ils voulaient quelqu’un qui n’était pas blanc, mais qui n’était pas nécessairement d’une ethnie particulière.

En général, ces annonces recherchaient des femmes pour un poste dans un domaine de mannequinat qui n’était pas dans mes spécialités: salons de l’automobile, peut-être, ou travail en bikini ou éditorial de style Maxim. Exotique se traduit grosso modo par «sexy» et «vaguement sombre», et il était utilisé uniquement pour les femmes, jamais pour décrire les hommes. L’utilisation de ce mot m’indiquait que le travail serait hautement sexualisé, et je continuais à faire défiler les pages.

Le fait de ne pas répondre aux annonces de modèles exotiques ne m’a pas empêché d’entendre le mot, cependant. Faire des commentaires sur mon ambiguïté raciale était la norme lors des séances photos auxquelles je participais. C’était le premier sujet de discussion lorsque je passais au maquillage, parce que les maquilleurs avaient du mal à trouver un fond de teint qui correspondait à ma peau. Puis, pendant la séance elle-même, les photographes le mentionnaient souvent, généralement en rapport avec les traits de mon visage.

Comme le mannequinat est par nature un peu déshumanisant, j’ai fait de mon mieux pour ne pas prendre à cœur les commentaires sur mon physique. Je détestais qu’on me traite d’exotique, mais je n’en ai jamais parlé parce que je ne voulais pas être difficile et risquer de perdre du travail.

Qualifier quelqu’un d’exotique, c’est lui dire qu’il ne fait pas partie de votre monde et qu’il ne semble pas y avoir sa place.

Le plus difficile dans le fait d’être qualifiée d’exotique encore aujourd’hui, c’est que des commentaires comme ceux-ci sont des microagressions racistes, mais ils sont présentés comme des compliments. Voici pourquoi ils ne le sont pas:

Google donne comme principale définition d’exotique «originaire ou caractéristique d’un pays étranger lointain». Ça signifie que qualifier quelqu’un d’exotique, c’est lui dire qu’il ne fait pas partie de votre monde et qu’il ne semble pas y avoir sa place.

En utilisant «exotique» en conjonction avec «beauté», comme dans les commentaires qui ont suivi mon article et les nombreuses autres fois où j’ai entendu ce mot dans mon passé, vous ne considérez l’apparence physique d’une personne comme admirable que dans le contexte de sa différence par rapport à vous. Décrire quelqu’un comme «exotique» est l’incarnation de l’altérité.

Ces remarques récentes ont attiré mon attention sur le fait malheureux mais incontestable que même dans ce climat de changement autour de la race, la beauté et l’expérience blanche restent au coeur de la norme dans notre société. L’expérience d’être blanc en Amérique et les marqueurs culturels de la beauté tournant autour de la blancheur restent inchangés. Ils continuent à être la lentille à travers laquelle les personnes de toutes les autres races sont vues et jugées - y compris celles d’entre nous qui se trouvent à la limite de la blancheur mais ne sont pas pleinement perçues comme telles.

D’ailleurs, je ne suis ni un oiseau rare ni une fleur. Mais les dictionnaires suggèrent que l’usage du mot «exotique» devrait se limiter principalement aux plantes et aux animaux ou aux objets inanimés. Ainsi, non seulement l’homme «exotique» n’est attrayant que dans la mesure où il est étranger, mais il a une valeur culturelle inférieure à celle d’un Blanc.

Heureusement, je ne suis plus une jeune de 20 ans qui s’inquiète de perdre quelques centaines de dollars si j’en parle. En tant que personne beaucoup moins marginalisée que les autres personnes racisées, dont la couleur est plus foncée que la mienne, j’ai la responsabilité d’étouffer un langage comme celui-là.

Lorsque j’ai été traitée d’exotique récemment, j’ai fait des recherches et j’ai trouvé de nombreux articles qui expliquaient en détail pourquoi traiter quelqu’un d’exotique est raciste et insultant, puis j’ai envoyé par courriel les liens vers les personnes qui avaient fait ces commentaires. J’ai déclaré dans le courriel que je serais heureuse de savoir que la personne avait reçu mon message, mais que je n’étais pas disponible pour une discussion plus approfondie sur le sujet. Je les ai plutôt encouragés à parler de ce problème avec d’autres personnes blanches.

J’aime penser que nous arriverons à un point où la blancheur n’est pas la lentille par défaut à travers laquelle l’Amérique voit la vie et la beauté. D’ici là, en tant que personne bénéficiant de plus de privilèges que d’innombrables autres, je ferai ce que je peux pour nous faire avancer sur cette voie.

Ce texte, initialement publié sur le HuffPost États-Unis, a été traduit de l’anglais.