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15/03/2013 11:28 EDT | Actualisé 15/05/2013 05:12 EDT

Les pauvres d'icitte versus les misérables de là-bas

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Il est certain que je ne me ferai pas que des amis avec celle-ci, mais qu'importe...

Les voyages forment la jeunesse, éduquent, enrichissent l'expérience humaine, nous confrontent à l'inconnu, nous sortent de notre zone de confort, etc. Je ne parle bien évidemment pas du tout compris au Club Med à Santa Banana, du Resort de Cuba ou de l'hôtel cinq étoiles de Londres. Je parle plutôt de l'aventure avec le sac de voyage, l'absence d'itinéraire, les décisions impulsives, les emmerdes qu'on chérit avec le temps. L'Amérique du Sud, l'Asie, l'Afrique, l'Inde, de l'exotique défriché avec des secteurs qu'on conseille d'éviter aux petits gringos.

Pour nombre d'entre nous, ces escapades hors des murs de l'Occident entrouvrent la possibilité de voir un monde qu'on ne côtoie jamais, des réalités bien différentes du béton familier, des chiottes aseptisées, des fontaines d'eau publiques ou d'une épicerie pleine de rayons qui débordent de surgelés. Un choc d'où plusieurs reviennent chavirés, bouleversés, conscients d'un gouffre vertigineux entre ici et là, d'une profonde injustice entre nous et eux.

Des gens qui l'ont vécue cette expérience, j'en ai rencontré plusieurs, et jamais je ne remettrai en doute la sincérité de leurs témoignages, ni l'honnêteté de leurs sentiments désabusés face à une pauvreté extrême. Je ne cherche pas à discréditer quiconque ni minimiser la situation désespérée à laquelle ils ont été exposés. Il serait inhumain de rester de marbre devant une si triste réalité. Mais je m'explique mal l'impression ou la stupéfaction d'avoir découvert la grande pauvreté, celle qui ronge de l'intérieur, qui déforme les traits, qui condamne, impitoyable, qui trace un sillon de misère dans une population affamée. Car, comme me disait un autre ami, qui lui-même n'avait pas une cenne pour aller plus loin qu'à St-Jérôme : « si tu veux en voir des pauvres, de la misère, des estomacs creux pis du crève-la-faim, ben va sur Ontario! »

Il aurait pu dire à Hochelaga, à Verdun, à Montréal Nord, devant les SAQ, dans les villes autrefois minières, dans plusieurs écoles ou dans les prisons : tant qu'à moi, c'est du pareil au même. Pas besoin d'aller très loin, encore moins de se payer un billet d'avion pour se dépayser la classe moyenne et plus aisée. Les raclures, les laissés pour compte, les statistiques malheureuses, ça pullule. Il y a cette pauvreté que l'on banalise trop facilement, à laquelle on impute plus commodément le poids de la responsabilité, qui jure versus la tragique image de Vision Mondiale, c'est celle de chez nous. Et chaque fois que j'en fais mention devant un/une qui est de retour, la tête pleine d'images désolantes, je me reçois un regard à la gueule signifiant c'est différent là-bas! « Ne ramène pas ceux-là dans ma conception romantique et lointaine du pauvre! »

L'observant au quotidien, notre échec en tant que société, semble s'être fondu dans le décor. Les bums qui quêtent; les robineux qui s'envoient de la bibine frelatée; les assistés sociaux pris chez eux à cailler dans un HLM miteux; les petits vieux qu'on laisse moisir en attendant le trépas; la mère qui doit composer avec deux emplois au salaire minimum pour nourrir ses mioches; comme des vieux bibelots ne l'on ne remarque plus? Malgré le contraste flagrant d'une pauvreté voisine de l'opulence, elle finit par devenir fantôme, invisible. Comme si on devenait aveugle. Comme si on se refusait d'admettre que les inégalités sont bel et bien le fruit infect et désiré d'un système politique et économique les entretenant; non seulement les permettant, mais les exaltant au profit d'une poignée de fripouilles.

Donc, les moins nantis d'ici n'ont pas l'excuse d'une situation dont ils ne peuvent s'extirper. Ceux qui naissent ou vivent ici dans une condition socio-économique sans aucune empathie à leur égard n'ont pas droit à la même considération qu'un p'tit nèg' africain, alors qu'un p'tit cul vert-jaune-blanc-noir d'ici arrive aussi à l'école le ventre vide. Ah! Mais pardon, c'est vrai qu'il s'agit peut-être des parents qui sont paresseux, qui choisissent cet état financier précaire, qui n'attendent que le chèque du premier pour satisfaire leurs viles ambitions. Les préjugés ont la vie dure, ils sont tenaces. Même rhétorique pour le toxicomane qui s'enfile des drogues sévères (et je ne parle pas d'un trip de mush sur le Mont-Royal), il n'essaie peut-être pas nécessairement d'échapper aux souvenirs d'une enfance pathétique et misérable, d'oublier les volées quotidiennes, mais certainement pas d'effacer une mémoire confectionnée uniquement d'abondance, d'aisance et d'amour-propre.

Mon objectif n'est pas de culpabiliser quiconque, je le répète; personne ne décide de sa naissance ni de ses parents. Tant mieux si l'on nait sous des hospices cléments et généreux. Par contre, cette vision mince et réductrice du monde et de ce qu'est l'oppression économique, pour elle je n'aurai aucune pitié! Lorsque l'on part dans une contrée lointaine, on ne tisse pas un lien de responsabilité sociale avec les individus que l'on rencontre, tout au plus agissons nous en tant qu'observateurs sympathiques; il ne s'agit ni plus ni moins d'une pauvreté exotique, un zoo duquel on a heureusement un billet de retour pour le cocon stable et douillet de la petite bourgeoisie, témoin désolé du malheur étranger.

Ceux qui distinguent des degrés de pauvreté différente, celle extrême et génocidaire entretenue dans ce que l'on appelle les pays émergents et celle d'ici résultant du même capitalisme sauvage en Occident, n'ont pas tort d'ailleurs. Car si les symptômes diffèrent peut-être en gravité, le virus, lui, demeure identique, voilà tout. Les cultures changent, pas l'exploitation des uns par les autres.

Mais bon, si cela n'est pas de votre avis, vous pouvez me dire comme Gratton que de toute manière : « des pauvres, y en aura toujours » et pis je fermerai ma grande gueule.