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25/02/2013 04:23 EST | Actualisé 27/04/2013 05:12 EDT

Justice marchande

A closeup of the lock of a brick jail cell with iron bars and a key in the locking mechanism with the door open
ShutterStock
A closeup of the lock of a brick jail cell with iron bars and a key in the locking mechanism with the door open

Violence économique

Il y a de cela quelques années, votre pouilleux de chroniqueur s'est vu offrir, gracieuseté des services pénitenciers provinciaux, un court séjour dans une villa du boulevard Gouin, à Montréal, logé, nourri, séquestré, cadenassé, le rêve! Quelques amendes impayées pour des crimes de vrais truands endurcis (déversement prémédité d'un liquide sur la voie publique, flânerie sur la voie publique, rouli-roulant récidiviste) m'ont valu cette expérience, jugée appropriée par la ville de Montréal, principale victime de mes offenses. J'ai eu droit à la totale : une cellule minuscule avec la fenêtre grillagée, l'héroïnomane en sevrage qui hurle de douleur toute la nuit comme voisin, l'obligation de ne rien faire, la bouffe de merde, les screws avec le sourire narquois durant la fouille, la psy qui te demande si t'es suicidaire entre deux soupirs; bref une belle institution dont la communauté ne reflète en aucune manière la population civile. On n'y retrouve pas dans les mêmes proportions, à l'intérieur des murs, les représentants des classes socio-économiques d'en dehors du barbelé.

Remarquez, je ne suis resté qu'une semaine, alors je n'ai donc vu qu'une des têtes de l'hydre. Je me sentais plus touriste qu'autre chose, sans le Kodak pis le guide des trucs à éviter. Mais pour ce que j'ai entrevu, la réalité est celle-ci: ce n'est pas le blanc nanti de culture anglo-saxonne, ou même seulement confortable financièrement qui peuple les prisons. On ne rencontre pas souvent de hipster du Mile-End au centre correctionnel de Bordeaux (le terme aseptisé de ceux qui tournent la clé). Il s'agit d'une formule que la droite n'aime pas, qu'ils préfèrent réserver aux statistiques, mais les clients de la Big House, ce sont les pauvres.

Le mépris affiché à l'endroit des détenus, par l'administration, les gardiens, le personnel médical et psychiatrique, est une prolongation de ce que notre société considère acceptable pour juger des moins fortunés. Tous égaux devant la loi? Dame Justice porte son bandeau, ne favorise personne? Société de droits, mon cul! Ceux qui volent sous le couvert de la loi, maniant les rouages du système judiciaire, financier et politique, non seulement ne sont ni honnis ni conspués, mais sont plutôt élevés au rang de modèle. On leur voue un culte déraisonné de la réussite, illogique, alors qu'ils méritent un traitement conséquent aux dommages qu'ils infligent sciemment dans leur propre intérêt. À l'inverse, ceux qui ne bénéficient pas de moyens suffisants se retrouvent dans une position de faiblesse disproportionnée face à des acteurs juridiques intransigeants. Le juge peut bien être impartial, les moyens de se défendre diffèrent énormément entre un gamin de Westmount et un ti-cul de Hochelaga.

Comme dit Chinasky, alter-ego de Bukowsky, dans le film Barfly: «No one suffers like the poors!» Et ma grand-mère d'ajouter, parodiant Michel Foucault: «Qui vole un œuf va en prison, qui vole un bœuf gagne ses élections!»

Intimidation de la tirelire

Au printemps dernier, à voir la persévérance des manifestants, leur acharnement à battre le pavé jours et soirs, les libéraux nous ont pondu un bijou de paix et de sécurité: le projet de loi 78. L'argument utilisé à outrance était qu'il relevait de la responsabilité du gouvernement d'encadrer le droit de manifester, d'assurer un certain ordre dans ce bordel. Une fois cela dit, la principale utilité d'une telle mesure était d'effrayer le portefeuille des étudiants, déjà menacé par la perspective d'une hausse drastique des droits de scolarité. Avec mauvaise foi, on prétendait toujours que les individus arrêtés étaient de violents casseurs, des cagoulés responsables de leur sort. On rendait ainsi légitime l'acte de monnayer le droit de manifester; une fois qu'on sait encourir le risque d'une amende salée, l'envie de sortir exprimer son mécontentement tiédi passablement. Heureusement, peu ont courbé l'échine devant cette intimidation. Par contre, côté association étudiante, organiser un rassemblement provoque dorénavant une petite suée.

La tentative de museler les protestataires ne fut donc pas une réussite totale. On se souvient des péquistes qui décriaient cette loi, qu'ils l'utilisaient comme argument électoral, question de s'assurer les votes étudiants. Bien sûr, une fois au pouvoir, minoritaires, soit, on ne s'astique plus tellement l'indignation, maintenant qu'on peut profiter de cet outil formidable. En dictant la manière de manifester, de protester, le gouvernement circonscrit à son avantage les méthodes déployées pour contrer notre action. Encore plus lorsqu'on exige que la gronde populaire soit obligatoirement posée, douillette et délicate; la voix des opposants se voyant donc réduite à une simple autorisation à se plaindre.

Je ne cherche pas à promouvoir des affrontements sanglants avec les brutes épaisses de la police antiémeute, je suis aussi conscient de la nécessité de préserver une certaine cohésion sociale, je ne propose pas le cocktail Molotov en tant qu'argument de discussion; mais l'exercice de ce type de rassemblement citoyen doit pouvoir être un exutoire efficace, qui permet d'exprimer sa colère, non dans le langage du dominant, mais avec les mots du dominé. Également, il est difficile pour un groupe de se sentir égal face à son interlocuteur lorsqu'il est victime du paternalisme de ce dernier. Bien au contraire, le mépris suggéré par cette approche ne peut que condamner à l'échec la tentative de dialogue.

Tout ceci pour dire qu'à la veille du Sommet sur l'éducation supérieure, lire dans Le Devoir du week-end, que «175 résidants du secteur de Griffintown, à Montréal, ont reçu la visite de policiers afin de les rassurer en vue du Sommet», que « les policiers seront bien visibles partout», mais qu'ils «n'empêcheront pas les gens de manifester pourvu que cela se fasse dans le respect des lois et de façon sécuritaire pour tout le monde», ne me fait espérer qu'une chose: qu'on ait donné le même mot d'ordre à leurs zélés de la matraque!

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