LES BLOGUES
19/02/2013 06:26 EST | Actualisé 21/04/2013 05:12 EDT

Gandhi version Full Metal Jacket

AFP

Le cynisme est une bête qui se nourrit de peu, une petite relecture de l'histoire et on est rassasié. Rien de mieux qu'un bon film américain à la Il faut sauver le soldat Ryan pour péter un câble et vouloir ligaturer les trompes du Tout-Hollywood. Les clichés ne sont pas que nombreux, ils sont odieux. Les hauts gradés qui envoient un escadron sauver le petit dernier rescapé de quatre frères massacrés en France occupée, les bons Américains qui viennent à la rescousse des Juifs et des opprimés, les Allemands qui sont tous d'horribles salopards; côté nuance, on repassera, tandis que pour l'hypocrisie, un gros bravo!

La seule raison qui motiva le déploiement de troupes états-uniennes fut la progression des Russes vers Berlin, et l'inquiétude de voir un potentiel économique leur échapper. Bon, il y a ce bombardement d'une flotte par les Japonais, mais disons que la perspective de renflouer les coffres nécessitait une petite aide extérieure gracieuseté du Soleil-Levant. Quelqu'un allait devoir reconstruire l'Europe, et l'heureux élu empocherait une fortune. Sinon, leur arrivée tardive aurait laissé une impression amère d'élan humanitaire.

Je mentionne ce soubresaut historique sanguinaire pour démontrer un point simple : aucune force militaire n'est déployée par compassion désintéressée ou par humanisme patriotique. On ne va malheureusement pas péter la gueule aux méchants envahisseurs chez autrui par souci d'entraide ni mettre fin à une guerre civile ou à un génocide. Même chose pour les Casques bleus, de tristes spectateurs impuissants sans ressource auxquels sont interdits tout moyen d'action efficace. On ne sauve personne de la tyrannie. On ne l'a pas fait au Rwanda, alors que des boucheries se perpétraient quotidiennement. Même scénario pour le Darfour. On a laissé le Sri Lanka patauger dans le sang. L'élite occidentale s'en fout royalement de la condition des femmes en Arabie Saoudite. Les Chinois peuvent étriper les Tibétains jusqu'au tout dernier, qu'est-ce que tu veux qu'on s'en branle de l'Himalaya. Étrangement, dans ces cas, surtout quand les intérêts financiers sont rares, absents ou risqués, on évoque le droit de non-ingérence des pays concernés. Pas touche, c'est complexe, faut être neutre!

Je dis ça parce que, régulièrement, on justifie une intervention par ce sentiment noble et paternaliste. Et oui, dans les régimes parlementaires, l'élite est redevable devant ses clients...électeurs, mille pardons. Les élus se doivent de consulter la population pour qu'une décision soit légitime. Et chaque fois, les populations se font donner les mêmes arguments : on ne veut pas s'engager dans un conflit armé, mais l'ennemi nous force à agir, il faut défendre la « démocratie » que les méchants enturbannés viennent souiller, etc.

Récemment aussi on y a eu droit. Le cas du Mali, selon moi et des analystes politiques beaucoup plus rigoureux que Bibi, ne fait pas figure d'exception. Les djihadistes venant de Libye et d'Algérie ne sont pas une raison suffisante pour expliquer la présence française. De l'Hexagone fusent les mêmes preux sentiments qu'ailleurs : la présence hostile des islamistes doit être refoulée, les forces armées maliennes sont trop désorganisées pour s'occuper de cela seules, il s'agit de contrer l'implantation de théocraties en Afrique. Subitement, la priorité de la communauté internationale est rivée sur le Mali, pas question de laisser des victimes innocentes payer les frais de l'immobilisme.

C'est ici qu'on commence à rire jaune cigarette. Durant la révolution arabe, la France arme et finance les rebelles islamiques en Libye, jusque-là d'honnêtes révolutionnaires qui ne s'en laissaient pas imposer par un despote. Surtout que les choses se dessinaient sous un bel angle : la France n'entretenait plus de relations très cordiales avec le dictateur Kadhafi. On connaît la suite, le régime est renversé, et le monde se réjouit de cette victoire de la « démocratie » au Maghreb. Comme le souligne Michel Collon, journaliste français peu apprécié des hautes sphères politiques, il est intéressant de constater la position des grands médias vis-à-vis des islamistes. Il y a les bons Arabes et les mauvais Arabes, et des fois on alterne les rôles, les uns se voyant affublés des titres de libérateurs de peuple pendant quelque temps, puis de dangereux intégristes par la suite. L'Occident est un imprésario sans scrupules.

Je ne doute pas que plusieurs Maliens étaient rassurés de voir des frileux du slip libre foutre le camp. La situation des femmes est souvent reconnue comme un bon indicateur du libéralisme d'une société, de son ouverture d'esprit, de son progressisme, etc. Et donc, pour beaucoup de ces femmes maliennes, l'idée d'être assujetties aux dogmes islamistes radicaux ne devait pas faire l'unanimité. C'est une évidence. Par contre, comme Hobbes le sceptique, je me permets d'émettre un doute sur les bonnes intentions de la France, justement pour le peu de considération que les états occidentaux en général accordent aux nations victimes d'agression. Sous quelle illumination l'élite aurait tout d'un coup succombé à l'irrésistible envie de jouer les sauveurs pour le Mali en particulier? Sais pas.

Malheureusement, on ne saura qu'une fois la partie bien entamée ce qui motive réellement cette intervention, trop tard pour défaire un nouveau merdier. On ne pourra que dire à nouveau : « Criss, encore une foutue guerre pour engraisser quelques vautours! » Et on va spéculer. On aura droit à bien des théories du complot, des conspirations vont pleuvoir. Néocolonialisme, déstabilisation du Maghreb, porte d'entrée vers l'Algérie, etc.

Et si je me trompe? Ben tant mieux! Le monde changerait enfin, la paix s'installerait, l'équité pour tous, finies la pauvreté pis la misère : demain, j'embrasse ma connasse de voisine.

Pour ceux qui aimeraient en savoir un peu plus sur le cas malien, les analyses de Monsieur Michel Collon sont disponibles sur son blogue ici.

Et pour ceux qui envisagent de promouvoir une guerre auprès de la population au travers des grands médias de masse, voici une méthode éprouvée, gracieuseté d'Anne Morelli, qu'elle élabore dans son livre Principes élémentaires de propagande de guerre (Bruxelles, Aden, 2010). Quelques extraits sont disponibles ici.

Découvrez le blogue personnel d'Emmanuel Cree en cliquant ici.