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11/06/2018 14:26 EDT | Actualisé 11/06/2018 14:26 EDT

L’identité nationale ne doit plus mener au repli sur soi

Bien des Québécois se croient accueillants: il est temps de mettre nos différences de côté et de montrer que cela est vrai et pas seulement un masque qu’on se donne pour bien paraître.

Gabriela Tulian via Getty Images

Même si le Bloc se déchire de l'intérieur et que le PQ est à son plus bas dans les sondages, la question nationale demeure très importante pour les Québécois. S'il y a une chose que les Québécois n'oublient pas, c'est qu'ils sont, par leur langue entre autres, une minorité ethnique au sein du Canada. Le sentiment national émerge historiquement lorsqu'une communauté, partageant une même histoire, une même culture, une même langue et le même territoire, se sent menacée et c'est ainsi que s'est formée l'identité québécoise.

À cet égard, Muguette Paillé, dont on a beaucoup parlé il y a plusieurs semaines, représente ce que pensent bien des Québécois : l'arrivée d'immigrants ne parlant pas français nous ramène à l'époque du rapport Durham et de la volonté des Anglais d'assimiler les Français.

La situation n'est cependant plus du tout la même, le Canada est un pays bilingue (même si en 2011 seulement 22 % de la population disais que sa langue maternelle est le français). Le Québec s'est doté de loi comme la loi 101 qui oblige l'affichage en français et les enfants d'immigrants doivent aller étudier dans des écoles francophones. Le Québec a su depuis la Révolution tranquille se constituer en un état solide auquel les habitants sont fiers de participer. « J'ai toujours cru en une nation québécoise forte, fière de ses origines et de son ouverture, tout comme je crois en la défense et la promotion de notre langue commune, je continuerai, comme citoyenne, à défendre cette fierté », écrivait Muguette Paillé au moment de retirer sa candidature. Il faut cependant mentionner que ce qui a mené à ce retrait est le fait qu'elle ait entre autres «aimé» un commentaire Facebook suggérant de castrer les musulmans pour éviter qu'ils ne violent les femmes d'ici. Nous sommes face au repli identitaire, lié à la peur de l'autre et au rejet de ce qu'il est, c'est-à-dire différent de nous. La culture québécoise a un problème quand on confond islamophobie avec défense et promotions de la langue et fierté de ses origines.

La culture québécoise a un problème quand on confond islamophobie avec défense et promotions de la langue et fierté de ses origines.

Dans un cours portant sur les questions nationales et les communautés ethniques, Mariam Hassaoui, enseignante au département de sociologie de l'UQAM, explique que l'identité se forme par rapport à 《l'autre》, celui que nous identifions comme différent de nous; et que le sentiment d'attaque peut causer un repli sur soi. Lier cela à l'histoire du Québec permet de comprendre ce repli de la part de certains dont les groupes d'extrême droite par exemple, qui craignent un envahissement qui mènerait à la perte de la langue et de la culture dans le grand multiculturalisme propre à notre époque.

L'anthropologue Sélim Abou affirmait que l'identité ethnique apparaît quand le sentiment de sécurité fourni par le groupe est menacé ou troublé. Pour se protéger, le groupe menacé se replie souvent sur lui-même, une tactique qui a par le passé très bien fonctionné pour les Québécois.

Cette observation de M. Abou explique la réaction des groupes identitaires québécois, mais aussi le retour à certaines croyances ou pratiques religieuses (par exemple le port du voile) de certaines communautés ici, alors que ses membres ne les appliquaient pas nécessairement dans leur pays d'origine. Le sentiment de peur lié à la tentative d'une assimilation forcée pousse certaines communautés présentes au Québec à se replier sur elles-mêmes et les Québécois devraient être les mieux placés pour comprendre ce sentiment que ressentent certains immigrants, en particulier les musulmans.

Les travaux de différents anthropologues démontrent que si on veut contrer cette tendance au repli, il faut cesser de démoniser « l'autre » en soulignant sa différence, car c'est là la cause du repli sur soi ou vers la culture d'origine plutôt que l'ouverture à la culture d'accueil.

Ainsi, certaines politiques entrent directement en lien avec cette approche de rejet de l'autre favorisant l'apparition de l'identité ethnique et nuisant à l'intégration. En voulant renforcer le Québec, les groupes identitaires et font exactement l'inverse de ce qu'ils souhaitent et exacerbent chez les immigrants le sentiment d'appartenir à une communauté différente de la communauté québécoise.

Pour se sortir de ce cercle vicieux, les Québécois et Québécoises doivent reconnaître que, même s'ils sont minoritaires au sein du Canada, ils sont majoritaires en termes de langue et de culture dans leur propre province et que l'arrivée de nombreux immigrants ne va pas compromettre à court terme cette majorité. Cette peur de l'étranger doit disparaître, si l'on veut (comme le souhaitent les groupes identitaires) que les immigrants s'intègrent.

Cette peur de l'étranger doit disparaître, si l'on veut (comme le souhaitent les groupes identitaires) que les immigrants s'intègrent.

C'est seulement en se débarrassant de sa peur de l'autre que le Québec pourra à long terme garder sa langue et sa culture, car il aura intégré les immigrants de façon bienveillante, plutôt qu'en les confrontant à leurs différences et ceux-ci seront à leur tour fier d'être québécois.

L'intégration prend du temps, mais elle est plus stable lorsqu'elle est volontaire plutôt que forcée. Permettons aux immigrants de s'intégrer tranquillement plutôt que de les forcer contre leur gré à le faire rapidement. Bien des Québécois se croient accueillants: il est temps de mettre nos différences de côté et de montrer que cela est vrai et pas seulement un masque qu'on se donne pour bien paraître.