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17/06/2013 12:02 EDT | Actualisé 16/08/2013 05:12 EDT

10 raisons pour lesquelles Harper n'est pas vraiment Canadien

Dans le compte-rendu de mon interview pour Global, Laura Stone cite les paroles que j'aurais dites: «Stephen Harper n'est pas Canadien».

Accepter de prendre un repas avec une journaliste après avoir passé une nuit presque blanche est une proposition à haut risque, mais je crois avoir quand même bien exposé le fond de ma pensée. Je n'ai pas dit que M. Harper «n'est pas un Canadien». Ce que j'ai dit, c'est que son orientation politique a souffert de l'influence républicaine de nos voisins du Sud. En d'autres mots, je ne réclame pas avec le reste de la foule anti Obama qu'il nous exhibe son acte de naissance. Le problème que je soulève est plutôt le suivant: contrairement à tout autre premier ministre de notre histoire - libéral ou conservateur - Stephen Harper reflète une culture politique étrangère à celle du Canada.

Avant cette interview, je crois que personne n'a jamais révélé publiquement que M. Harper a participé en tant qu'étudiant universitaire à un camp d'été des jeunes républicains au sud de la frontière (Tom Flanagan avait accompagné le groupe de ses étudiants à ce camp de formation politique pour les militants républicains). Gardant aussi à l'esprit le récit que m'a raconté l'un de ses compagnons de classe au primaire, au sujet d'un enseignant très persuasif qui leur prêchait les avantages d'un Canada devenu un nouvel État des États-Unis, j'ai observé avec inquiétude les sentiments et les réactions politiques de M. Harper en me demandant s'il ne se sent pas attiré par un système différent.

Je reconnais que je ne sais absolument pas dans quelle mesure ces influences ont façonné sa pensée politique. Ma déclaration repose sur une observation attentive de son comportement et de ses actions, notamment son manque de respect envers le Parlement. En tant que premier ministre, Stephen Harper a bafoué méthodiquement les principes importants des traditions de la démocratie parlementaire de Westminster.

Il est quelque peu paradoxal, comme l'ont souligné certains microblogueurs (en des termes assez insultants pour ne pas être reproduits ici), que je sois née aux États-Unis. J'ai grandi dans une atmosphère de vigilance politique constante, exposée à l'influence des deux cultures. Ma mère, Américaine de naissance, et mon père anglais entretenaient à l'heure du repas des conversations animées sur la nature de la démocratie. Lorsque je revenais de l'école, la tête remplie des notions désarmantes que mes enseignants m'avaient inculquées (les États-Unis sont la seule démocratie au monde...), mon père remettait les pendules à l'heure. Je me rappelle comment il m'expliquait les différences entre les deux systèmes respectifs. Il me disait souvent que si le Congrès américain avait le pouvoir d'exprimer un vote de défiance, le président en poste pourrait être évincé. Lorsque la famille est déménagée au Canada, je me suis imprégnée de la nature profonde du système parlementaire de Westminster. Je me réjouissais du fait que notre système gouvernemental est fondé sur le respect des traditions. Si le premier ministre, par exemple, manquait de retenue dans l'exercice de ses pouvoirs, il pourrait devenir un véritable dictateur.

Les notions fondamentales de suprématie du Parlement, de monarchie constitutionnelle, de démocratie représentative dans laquelle chaque député est égal aux autres, et le premier ministre «un parmi tant d'autres», ouvrent la porte à une gouvernance très différente de la séparation des pouvoirs inscrite dans la Constitution américaine, avec ses freins et ses contrepoids.

De bien des façons, les deux documents constitutionnels expriment les différences entre leurs systèmes nationaux respectifs. La formulation idéaliste du document fondateur américain qui aspire à la «vie, à la liberté et à la poursuite du bonheur» contraste avec la formulation flegmatique et plutôt terre-à-terre du document canadien qui parle de «paix, d'ordre et de bonne gouvernance». Je choisis «la paix, l'ordre, la bonne gouvernance» et les valeurs communautaires traditionnelles du Canada par opposition à l'individualisme si typique des idéaux américains.

Quelles sont les raisons qui me permettent d'affirmer que M. Harper s'est écarté des valeurs traditionnelles et du style de gouvernance canadiens? En voici une liste incomplète:

  1. C'est la première fois qu'un premier ministre recourt à la prorogation pour éviter des difficultés politiques depuis sir John A. Macdonald, et ce dernier, en retour, a immédiatement déclenché des élections.
  2. C'est la première fois qu'un premier ministre canadien recourt à deux reprises à la prorogation pour fuir des difficultés politiques.
  3. C'est le seul premier ministre dans l'ensemble du Commonwealth à recourir à la prorogation pour éviter des difficultés politiques au cours des 100 dernières années (le premier ministre de Sri Lanka a tenté de le faire en une certaine occasion, mais le gouverneur général s'y est opposé).
  4. C'est la première fois qu'un premier ministre administre un système de discipline de parti rigide dans les comités parlementaires de sorte que presque tous les amendements aux projets de loi sont rejetés; auparavant, les comités législatifs travaillaient en collaboration et les projets de loi étaient presque toujours amendés avant la sanction royale.
  5. Le premier ministre Harper a été reconnu coupable d'outrage au Parlement en refusant de remettre les documents sur les prisonniers afghans; les documents n'ont toujours pas été remis jusqu'à présent.
  6. C'est la première fois qu'un premier ministre s'irrite parce qu'il n'est pas honoré comme chef d'État; en une certaine occasion, lors des festivités entourant la fête du Canada sur la Colline du Parlement, il a insisté pour recevoir le salut royal avant le gouverneur général. L'utilisation de l'édifice du Centre comme une estrade lors de la grande pompe qui accompagne les visites de présidents est contraire à notre constitution; les chefs d'État doivent être accueillis à Rideau Hall; la présence de tapis rouges et de drapeaux dans le hall principal du Parlement est complètement contraire à nos traditions.
  7. Il se comporte comme s'il était à la tête du Parlement au lieu de reconnaître la suprématie du Parlement; cette attitude transparaît dans le fait qu'il demande aux fonctionnaires de parler du gouvernement du Canada comme du «gouvernement Harper».
  8. Dans la démocratie parlementaire canadienne, chaque député fait partie du gouvernement du Canada. L'autorité exécutive des conservateurs se compose du premier ministre et de son Cabinet (ou Conseil privé). C'est la première fois qu'un premier ministre insiste pour qu'on agisse envers les députés de l'opposition comme s'ils ne faisaient pas partie du gouvernement, témoin l'exclusion systématique des députés de l'opposition lorsque des annonces sont faites chez eux, dans leurs circonscriptions. L'approche Harper recommande de dire aux groupes locaux qu'ils ne peuvent organiser, avec les dollars fédéraux, des événements impliquant la participation de leur propre député, à moins que ce dernier soit conservateur; le député local ne reçoit donc pas la marque de politesse la plus élémentaire et n'est même pas invité à s'asseoir dans la dernière rangée tandis que les députés des autres régions font les annonces locales.
  9. M. Harper ne reconnaît pas que le Parlement a le rôle de superviser les dépenses publiques. Les députés ne reçoivent pas suffisamment d'information financière pour être en mesure de faire des choix judicieux. L'ancien directeur parlementaire du budget s'est adressé aux tribunaux pour obtenir l'accès à cette information pour les députés; bien qu'il ait obtenu gain de cause pour ce qui est de notre droit à cette information, le nouveau directeur parlementaire du budget n'a pas encore réussi à l'arracher de l'autorité exécutive.
  10. Ajoutons à tout cela la diffusion constante d'annonces agressives de style états-unien, même en dehors des périodes d'émission des brefs. Stephen Harper est le premier chef politique dans l'histoire canadienne à diffuser des annonces télévisées plus d'un an avant les élections.

Comprenons bien que tout ceci n'est pas illégal. N'importe quel autre premier ministre aurait été en droit d'agir de la même façon. Pensons simplement aux jours qui ont précédé le 28 novembre 2005 (le jour du vote de défiance annoncé d'avance par les chefs du NPD, du Bloc et des conservateurs pour renverser le gouvernement minoritaire libéral). L'ancien premier ministre Paul Martin aurait pu recourir à la prorogation. Pourquoi ne l'a t il pas fait? Le fait est (j'en suis sûre) que l'idée ne lui a jamais traversé l'esprit parce qu'une telle chose n'avait tout simplement jamais été faite auparavant. Le respect de la tradition a protégé les Canadiens d'une utilisation abusive du rôle potentiellement tout-puissant du Cabinet du premier ministre. Un premier ministre qui ne respecte pas ces traditions fait fausse route et s'éloigne de la pensée politique canadienne normale.

D'autres abus sont également commis. La centralisation du pouvoir aux mains du Cabinet du premier ministre (une institution non inscrite dans la Constitution, fondée à l'origine par Pierre Elliott Trudeau, métamorphosée en une forteresse partisane sérieusement enflée de 10 millions de dollars qui lui sont versés annuellement sans reddition de comptes) est le changement le plus inquiétant. On ne peut plus vraiment parler de gouvernement de Cabinet. Tout doit passer par le Cabinet du premier ministre. Le respect envers une fonction publique indépendante et professionnelle a fait place à l'ingérence politique constante dans les ministères et dans le travail des fonctionnaires.

Il n'a jamais été question du règne d'un seul homme dans la démocratie parlementaire de Westminster. On fait main basse sur la démocratie, en plein jour, mais personne ne semble s'en apercevoir.

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