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19/01/2017 08:37 EST | Actualisé 19/01/2017 10:11 EST

La vie à reculons

Janvier est le mois de la sensibilisation à la maladie d'Alzheimer. Quand cette maladie entre dans une famille, la douleur n'est pas que pour les adultes. Théo, 6 ans, essaye de donner une sens à ce qu'il voit.

Janvier est le mois de la sensibilisation à la maladie d'Alzheimer. Quand cette maladie entre dans une famille, la douleur n'est pas que pour les adultes. Théo, 6 ans, essaye de donner un sens à ce qu'il voit.

J'aime beaucoup ma mamie. Mais elle est bizarre maintenant. Je ne la reconnais plus tout à fait. Elle fait des choses très drôles. Au début, j'ai beaucoup ri, mais je ne ris plus. Je croyais qu'elle plaisantait quand elle mettait ses pantoufles à l'envers ou rangeait mes bottes dans le frigo.

Ma mère m'a dit qu'elle avait la maladie de zimeur. J'ai d'abord pensé que c'était une maladie de clown ou une nouvelle manière de faire rire les gens. Mais je comprends maintenant que c'est pas ça. Sur Google, je n'ai pas trouvé la maladie de zimeur. Ce mot-là, je l'ai pas appris. Ça me gêne de demander à mon papa, car il a trop de peine. Quand on revient de Québec, il pleure.

Avec maman, ils ne sont pas d'accord quand ils parlent de mamie. Maman dit qu'il faut chercher une résidence et papa pense qu'il faut encore attendre. Moi j'aimerais bien qu'elle vienne vivre chez nous.

De semaine en semaine, ma grand-mère change. Mais pas pour le mieux comme le fait ma petite sœur. Pour le pire. Je sais pas comment dire, mais c'est comme si elle désapprenait... à la même vitesse qu'Anaïs apprend. Je savais pas que ça existait la vie à reculons.

Pas facile de comprendre... Hier, ma mère a dit au téléphone : «C'est comme si Odile retombait en enfance».

Cette phrase m'a fait réfléchir. J'ai revu plein de choses qui me surprennent et me peinent. Ma mamie porte maintenant des couches. Quand elle monte l'escalier, on doit lui tenir la main. Elle cherche ses mots et ne sait plus dire Sherbrooke. La ville où j'habite. Elle dit Pembrouke. Elle oublie les noms des gens. Pas le mien bien sûr. Mais elle a appelé maman Rose, alors que son nom c'est Josée. J'avais envie de lui dire : «Non mamie, Rose c'est ta sœur ». Dans les yeux de maman, j'ai compris qu'il fallait me taire.

Heureusement, j'ai ma petite sœur Anaïs. Elle aussi ne cesse de me surprendre. Elle a maintenant deux ans. C'est une flèche. Une flèche qui monte. Presque tous les jours, elle fait des choses nouvelles. Elle est maintenant, «mon plus grand ami». Même si c'est une fille.

Plus Anaïs apprend à faire des choses toute seule, plus je vois le contraire chez ma grand-mère. Elle oublie. Elle perd. Elle s'enfarge dans le tapis. Même qu'elle tombe parfois. Elle met la vaisselle propre dans le lave-vaisselle. Et sort la vaisselle sale. Elle demande «Est-ce qu'on mange bientôt? », même si on vient juste de sortir de table. Après le repas, elle fait la sieste. C'est mon papa qui change sa couche. Eurk, c'est plus dégoûtant que la couche de ma sœur.

On dirait que mamie descend l'escalier de la vie. Je ne sais pas jusqu'où elle ira. Dans son berceau, dans le ventre de sa mère? Je demanderai à mon papa quand il aura moins de peine.

Ce qui est super, c'est de voir Anaïs qui elle gravit l'escalier au pas de course. Maintenant, elle est propre et mange toute seule. Elle en fout partout, mais ne veut pas qu'on l'aide. Sacré caractère, ma sœur!

Ma mamie mange encore toute seule, mais elle ne peut plus préparer ses repas. Je l'ai vue mettre des patates dans une casserole... sans eau. Heureusement que j'étais là. Ça sentait mauvais et il y avait de la fumée. Ouf, j'ai eu peur!

Mamie m'a souvent gardé quand j'étais petit, maintenant c'est parfois moi qui la garde. Hier, la voisine de palier a sonné pour lui apporter une tarte. Mamie a ouvert en disant : «Bonjour monsieur, non je ne veux pas acheter de dictionnaire, j'en ai déjà un». Elle lui a fermé la porte au nez. J'ai rattrapé la voisine pour excuser mamie et elle m'a donné la tarte. Moi j'aime ça la tarte aux fraises. Mamie aussi, car elle me l'a prise des mains et en a mangé la moitié avant le diner. Papa n'aurait pas été content. Mais je ne lui dirai pas...

Ma mamie était une journaliste. Elle a écrit plein d'articles dans les magazines. Je ne les ai pas lus, mais en fouillant, j'ai vu son nom sur des journaux. Elle écrivait sur la politique. Après sa retraite, elle a tenu un blogue. Sur Google, j'ai trouvé un texte. Je n'ai pas tout lu, mais j'ai pu épeler le titre «Des politiciens à l'école de la crosse». Je croyais que la crosse c'était un sport. Mais ça ne doit pas être ça, car papa et maman ont beaucoup ri. Ils ont dit «Pas surprenant qu'elle reçoive des courriels haineux». Malgré cela, beaucoup de gens l'aimaient. Bien sûr, d'autres la détestaient. Moi, je l'adorais. Quand je me promenais avec elle sur la rue St-Jean, il arrivait que des personnes traversent la rue pour la saluer. J'étais très fier quand un animateur de Radio-Canada est venu lui donner la main.

Maintenant, je me promène encore avec elle, mais elle ne reconnaît personne. Sur la rue Saint-Joseph, des gens la saluent et elle ne répond pas... Quand, je lui demande «Qui c'est mamie?» Elle répond «C'est un essedéeffe». Papa m'expliquera ce que cela veut dire.

Dans sa maison, il y a un mur plein de médailles, de diplômes et de photos. Sur l'une, la femme très chic qui donne la main au premier ministre, c'est ma mamie d'autrefois. Elle a les yeux qui brillent. Maintenant, il y a un voile dans son regard.

Heureusement, mamie aime encore les câlins. Moi aussi. Parfois, je m'assois près d'elle et je lui lis un livre. Elle me prend pour un génie et m'embrasse tout partout.

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