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22/12/2017 09:00 EST | Actualisé 22/12/2017 10:45 EST

Pour une psychiatrie du… 21e siècle

On ne peut plus être indifférent face à l’épidémie des maladies mentales. Personne n’est vacciné.

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À la suite de la diffusion du documentaire Bye dans lequel Alexandre Taillefer tente de mieux comprendre ce qui a mené au suicide de son fils, on réalise la trop rare couverture médiatique des enjeux actuels en santé mentale en dépit des conséquences irréversibles pour les uns et si graves pour nous tous. Mettre en scène, raconter et médiatiser ce qui a trait à la maladie mentale est d'une importance capitale afin de donner une représentation de celle-ci conforme à la réalité, mais surtout une qui soit mieux soutenue par la majorité de la population. Changer la représentation défaillante des maladies mentales, c'est d'abord transformer l'organisation en silo en une organisation plus cohérente et fluide entre les différents actes soignants que sont la prévention, le dépistage, le traitement et le suivi de proximité des personnes souffrant de maladies mentales; une organisation des soins qui soit davantage proactive et moins réactive.

On ne peut plus être indifférent face à l'épidémie des maladies mentales. Personne n'est vacciné. Elles sont la deuxième plus importante cause de mortalité, en plus d'être maintenant devenues la première cause d'absentéisme au travail. L'Organisation mondiale de la santé prévoit que vers 2030 les maladies mentales seront les maladies qui affecteront la santé du plus grand nombre de gens.

L'Organisation mondiale de la santé prévoit que vers 2030 les maladies mentales seront les maladies qui affecteront la santé du plus grand nombre de gens.

Or, comme psychiatre et citoyen de la ville de Québec, je constate que l'organisation des soins et des services en psychiatrie adulte à Québec est figée au 20e siècle. À l'hôpital, ce retard à s'organiser s'observe, par exemple, par le débordement chronique de plusieurs secteurs : des espaces et des ressources prévues pour 20 personnes en compte 25; un secteur en particulier, non rénové, héberge 14 personnes de plus que les 12 prévues. Autre exemple, à l'externe, 2987 habitants de la cité qui sont porteurs d'un diagnostic psychiatrique sont en attente d'un médecin de famille. Pourtant, l'espérance de vie des personnes souffrant de maladies mentales sévères est de 25 ans de moins que la population générale.

Ces exemples témoignent de l'importance du problème et du besoin d'une vision. La réponse actuelle à cette défaillance est le réflexe « plus d'hôpitaux ». Or, c'est revenir à l'asile, c'est-à-dire reculer dans le temps où l'asile était le seul endroit où l'on gardait par défaut les malades mentaux. Garder n'est pas un traitement et on le sait depuis longtemps. Beaucoup d'argent et de ressources sont monopolisés alors qu'elles pourraient mieux servir ailleurs. Le temps passé à l'hôpital par défaut constitue un risque inacceptable de perte d'autonomie pour les personnes qui y sont contraintes. « Garder » ne guérit pas non plus notre société de la peur de la maladie mentale. Ce paradoxe où l'hôpital est en même temps une solution et un problème devient un cercle vicieux d'admissions/réadmissions. Plus le taux augmente, plus il signifie que la transition et les services dans la communauté sont insuffisants. Pour les personnes malades, tourner en rond n'assure ni la continuité ni la qualité des soins. Pour les soignants, il leur fait sentir que le désordre domine et que leurs interventions ne sont pas prises en compte.

Sans les capacités de résilience de tout le monde, la situation qui est préoccupante serait inquiétante.

Il se dégage globalement de la situation un sentiment de chaos, une perception d'impuissance et un immense malaise général devant le gaspillage humain et matériel. Sans les capacités de résilience de tout le monde, la situation qui est préoccupante serait inquiétante.

Il faut éviter de chercher un seul coupable ou une seule cause pour expliquer la situation actuelle. Il n'existe pas non plus de solution unique et parfaite. Cependant, la collaboration, la complémentarité et la cohésion des services sont incontournables. Les soins doivent évoluer vers une médecine personnalisée qui s'éloigne des modèles en silo et qui ne clive pas l'hôpital et le communautaire ou la psychiatrie et les addictions. Les soins internes et externes ainsi que les spécialités doivent être cohérents et complémentaires. Tous doivent reconnaitre que plusieurs besoins peuvent être avantageusement comblés à l'extérieur de l'hôpital.

Une nouvelle vision devra favoriser encore plus la prévention. Comme la majorité des maladies mentales se développent dans l'enfance et s'expriment durant cette période et au début de l'âge adulte, on devra revoir les ressources et les moyens en pédopsychiatrie. Il faut renforcer les liens avec, d'une part, les milieux scolaires pour dépister et d'autre part avec la psychiatrie adulte pour la continuité du suivi et des soins. La prévention et l'intervention précoce demeurent les meilleures approches vis-à-vis la concomitance des maladies mentales et les abus et dépendances, mais elles nécessitent des approches concertées, complémentaires et intensives.

Voilà des enjeux fondamentaux pour notre société et son avenir. Toutefois, rien de cohérent ne pourra être réalisé s'il n'y a pas une représentation claire et partagée des défis que représentent le traitement et la prévention des maladies mentales.

Nous avons choisi d'aller sur la lune, cela est difficile et c'est la raison pour laquelle nous réussirons. JFK

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