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08/04/2015 10:26 EDT | Actualisé 08/06/2015 05:12 EDT

Langue française en France: la trahison des clercs!

Nombreux sont ceux qui, en France, trahissent notre langue et, ce faisant, les valeurs qu'elle représente. Cette trahison n'a pas de couleur particulière. Elle n'est ni du centre, ni de gauche, ni de droite. Elle est française et très largement partagée.

Le 20 mars, c'est la journée officielle de la langue française. Chaque année à cette date, on fête donc le français qui devient, très momentanément, un « sujet à aborder ». On peut alors entendre, ici et là, des personnalités de premier plan s'exprimer avec conviction sur l'importance de notre langue et sur la nécessité de la défendre et de la promouvoir. Malheureusement, ces déclarations d'intention sont rarement suivies d'effets. Dès la fête terminée, on se doit de reprendre les usages imposés par l'incontestable réalité linguistique du monde. Or, celui-ci ne fonctionne-t-il pas en anglais ? Ou plutôt en Globish ! Car les quelques centaines de mots communs très ciblés de «l'English Lingua Franca » (ELF) n'ont plus grand-chose à voir avec la langue de Shakespeare.

Bien sûr, en France, les occasions de constater la réalité et les effets de cette « trahison des clercs » sont limités. Et dans le flux d'une actualité quotidiennement alarmiste, ils peuvent paraitre désuets. Mais au sein des instances internationales et dans les fonctions de représentation multilatérale qu'occupent les responsables politiques francophones, le phénomène montre sa véritable nature et sa dangerosité. Le dernier exemple en date est un soi un cas d'école.

Pierre Moscovici, ministre français de l'Économie, quitta ce poste en novembre 2014 pour devenir Commissaire européen. Comme nombre de personnalités politiques, il a publié un « billet » à l'occasion de la Journée de la langue française. Le titre de cette tribune : « On ne badine pas avec la langue française », probable clin d'œil à Alfred de Musset, donnait le ton et faisait état de sa culture littéraire. Le corps du texte faisait ensuite, en quelques lignes, prendre conscience de son talent de plume. Il s'y référait à Senghor, faisait l'éloge de la diversité linguistique, citait le fameux « Ma patrie c'est la langue française » d'Albert Camus et concluait par un lien habile entre notre langue et son actuelle fonction. Amour du français, de ses valeurs et de sa littérature, respect de la Francophonie et vision optimiste du « projet européen », tout y était. En soi, l'article faisait une démonstration sans faille de l'intelligence, de la culture et du talent de celui qui l'avait écrit. Mission accomplie !

Mais ce qui semble être, dans le contexte particulier du 20 mars, l'expression affinée d'admirables convictions prend dans un contexte plus global une tout autre allure. En décembre dernier, Pierre Moscovici a défrayé la chronique justement sur le sujet de la langue française. À peine en poste à Bruxelles, il répondait en anglais à une lettre, écrite en français.... par Michel Sapin, son successeur au Ministère de l'Économie ! Un Français choisi par son pays pour devenir le commissaire français au sein de la Commission européenne écrit en anglais à son successeur à la tête du ministère français de l'Économie !! On atteint là les sommets du ridicule ! Cela lui a d'ailleurs valu de recevoir la carpette anglaise, « prix d'indignité civique décerné à un membre des élites françaises qui s'est distingué par son acharnement à promouvoir la domination de l'anglais en France et dans les institutions européennes au détriment de la langue française ». Affirmer quelques semaines plus tard dans une envolée amoureuse : « J'attache une importance particulière à m'exprimer en français, aussi souvent que je le peux » semble encore plus incroyable. C'est vraiment tendre le bâton pour se faire battre !

Masochisme ? Inconscience ? Par quelle curieuse tournure d'esprit une personne aussi intelligente peut-elle commettre une telle erreur ? Par quel subtil phénomène psychologique peut-elle penser qu'on la trouvera crédible ? La réponse à ces questions est certainement révélatrice du mal profond qui ronge le monde politique français.

Car c'est bien du monde politique dans sa globalité qu'il s'agit. Pierre Moscovici n'est qu'un exemple parmi d'autres. Nombreux sont ceux qui trahissent notre langue et, ce faisant, les valeurs qu'elle représente. Cette trahison n'a pas de couleur particulière. Elle n'est ni du centre, ni de gauche, ni de droite. Elle est transversale à tous les partis et très largement partagée. Et les éléments qui la rendent possible sont ceux-là même qui provoquent cette perte de confiance dans la politique. Cynisme, démagogie, opportunisme, illusoire sentiment d'impunité, culture du moment, pseudo-réalisme déplacé, philosophie du premier de la classe, obsession de l'actualité, soumission à un modèle de société... tous ces éléments, et d'autres, y participent. Et les dangereux déséquilibres qui peu à peu se mettent en place sous leur influence ont le potentiel pour provoquer le pire. Il est donc important de les identifier, de les décrire, et de les combattre.

Ce que je commencerai à faire dans ma prochaine tribune !

En attendant, vous pouvez profiter ci-dessous de l'excellent montage vidéo publié en décembre sur le Huffington Post France et qui montre bien les travers d'expression de la soumission linguistique à l'ELF.

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