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07/11/2016 02:24 EST | Actualisé 07/11/2016 02:24 EST

Erdoğan, démanteleur de son pays

Le Canada est l'exemple à suivre dans le monde pour faire face au démantèlement des pays en proie aux nationalismes, au profit des puissances de l'argent. Il est facile de pousser les peuples vers le précipice en jouant sur l'amour de la patrie. Chaque personne veut être elle-même, par conséquent se sentir elle-même, au milieu des siens, de ceux qui parlent la même langue, ont la même religion et partagent les mêmes valeurs. Donc, charcutons le corps de l'entité politique en une multitude de consciences nationales, au point d'apparaître nu aux quatre vents, sans défense contre les profiteurs des multinationales qui, tous les jours, créent sur terre de nouveaux Koweït, de nouveaux Kosovo, de nouvelles Malte, de nouvelles Chypre, de nouvelles Serbie, à la place de la Yougoslavie; une Grèce, une Turquie, à la place de l'Empire ottoman.

Le Canada n'a finalement pas cédé à la tentation nationaliste qui aurait permis son démantèlement au profit des États-Unis, alors que depuis 200 ans l'Amérique latine ne réussit pas à réaliser le rêve unitaire de Bolivar pour échapper à la mainmise américaine.

L'Empire ottoman, sous une seule dynastie, a vécu 644 années que les historiens, au-delà des mythes nationalistes, tendent de plus en plus à s'accorder pour dire qu'il fut un exemple unique, avant l'entreprise canadienne, de cohabitation des peuples, de langues et de religions différentes, avec un empereur tenu en dehors de la mêlée des disputes partisanes.

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1897: Le concert européen des grandes puissances suivent, enjouées, la joute de leurs protégés, la Grèce et la Turquie (Empire ottoman), sans intervenir.

Mais vint l'impérialisme européen, dès la fin du 18e siècle, créant la question d'Orient pour démanteler à son profit l'Empire ottoman en créant des États-nations sous sa protection, pour ne pas dire sous son joug. Plus les peuples parlaient de liberté, inspirés de la Révolution française, et plus ils s'enfonçaient dans les sables mouvants de l'inefficacité politique. Pendant 100 ans, de 1821 à 1923, des tranches de territoire de l'Empire ottoman - comme des feuilles se détachant de l'arbre autrefois vigoureux, autour de Constantinople, se voulant fraîches et légères, parties au vent, en fait mortes avant d'avoir jauni -, se formèrent d'abord dans les Balkans (Grèce, Serbie, Bulgarie, Roumanie) puis au Proche-Orient (Égypte, Arabie, Syrie). Eux-mêmes se divisant en portions plus menues et s'enfonçant plus avant dans la boue de la dépendance aux grandes puissances, avec un nationalisme de plus en plus virulent, se prenant à la gorge sous le regard goguenard des vautours des capitales occidentales.

Pendant les guerres balkaniques de 1913 et 1914, le célèbre correspondant du London Times dans les Balkans, JD. Bourchier écrivait le 7 mars 1914, de Sofia : «Des centaines de réfugiés continuent à venir dans ce pays de Macédoine, surtout de la partie gouvernée à présent par les Grecs. Je ne peux rien publier. La vieille conspiration du silence, en faveur des Turcs, est à présent renouvelée en faveur des Grecs, qui semblent s'être entièrement acquis les principaux journaux londoniens. Mêmes les revues ne veulent rien accepter qui soient contre eux et les boucheries de Constantin [roi de Grèce] n'ont jamais été révélées».

Finalement, en 1923, vint la mort de l'Empire et les Turcs, derniers rescapés de l'État multinational des Ottomans, restés les dernières souris dans les soutes du navire ottoman coulé par les puissances d'Europe, réussirent grâce à Kemal Atatürk à gagner la terre ferme.

En 1923, leur chef réussit à imposer aux puissances victorieuses le traité de Lausanne qui sauva les pots cassés de l'Empire défunt et forma avec les restes, la République de Turquie. Mais là, ne s'arrêta pas le démantèlement. La République, fondée sur le sol anatolien, contenait encore bien des peuples divers, en plus des Turcs. Kemal essaya de les assimiler dans le cadre d'un strict nationalisme, avec des remarques lancées dans les autobus de la ville, comme celle-ci : «Citoyen, parle donc turc !» En vain. Les Kurdes, en particulier, se soulevèrent dès les années 1920, exigeant leur part du gâteau qu'ils n'ont toujours pas 100 ans après, en 2016. Kemal pensait qu'en appliquant la formule républicaine française de la laïcité, il arriverait à surmonter le sentiment religieux, pourtant essentiel dans l'ancien empire multireligieux structuré autour, non pas des nations, mais des communautés religieuses appelées millets.

Si, dans la partie occidentale du pays, à l'ouest d'Ankara, les populations plus proches de l'Europe furent plus ou moins laïcisées, celles dans la moitié orientale du pays, à l'est d'Ankara, s'accrochèrent à leur religion. Si bien que le kémalisme dans cette partie de l'Anatolie échoua et finalement, en 2002, grâce à la ruse d'Erdoğan, aidé d'un sage soufi fort modéré, Fethullah Gülen, son parti religieux emporta les élections. Depuis, Erdoğan vira le pays vers le fondamentalisme musulman en se débarrassant, 10 ans plus tard de son père spirituel Gülen, devenu encombrant.

Une accusation terrible, depuis 1923, qui vous menait tout droit à la prison, était le mot «bölücü», démanteleur de l'intégrité territoriale du pays. Or, c'est exactement ce que réussit, malgré lui, à faire Erdoğan, en ôtant le carcan nationaliste unitaire de son peuple et en le remplaçant par la religion. La moitié est du pays vota constamment pour lui avec fanatisme , lui accordant 50% des voix, alors que la moitié ouest, laïcisée, se révoltait contre le président turc, ce qui aboutit au coup d'État manqué du 15 juillet 2016.

Il fallait faire quelque chose pour gagner les cœurs de l'Ouest nationaliste et cet automne donc, Erdoğan se mit à accuser Kemal lui-même et les Kémalistes d'avoir trahi le pays en signant le traité de Lausanne de 1923 qui aurait, selon lui, privé la Turquie de bien des territoires. Il fit semblant d'ignorer que ce traité fut un miracle de réussite pour Ankara, puisque de tous les pays vaincus de la Première Guerre mondiale, la Turquie fut la seule en trois ans à renverser la vapeur, à annuler le traité que les vainqueurs alliés lui avaient imposé à la Conférence de la Paix - le traité de Sèvres - qui démantelait totalement l'Anatolie.

En même temps, ce rêveur qui souhaitait reconstituer l'Empire ottoman en réunissant les deux rives de la mer Égée - et donc forcément de réaliser le projet caressé par Venizélos et Kemal Atatürk, dans les années 1930, à savoir une confédération gréco-turque - reprit cet automne à son compte un argument de Venizélos, présenté à la Conférence de la Paix de 1919: «Bien que les îles de Chio, Mytilène et Samos aient été incorporées à la Grèce, à la fin de la dernière guerre balkanique, le gouvernement turc n'a jamais reconnu l'allégeance des habitants de ces îles à la Grèce. Les îles sont en étroit rapport économique avec le continent et plusieurs propriétaires terriens des îles possèdent également des terres sur le continent». Erdoğan vient lui de déclarer : «Comment se peut-il que ces îles ne nous appartiennent pas. Si on se met à crier du continent, les habitants des îles nous entendent !»

Mais Erdoğan alla encore plus loin. Il parla des frontières du cœur, de son cœur, du cœur de tous les Turcs et de tous les Grecs, qui comprennent l'Égée des deux rives, la Grèce et la Turquie. Ainsi, devant la chimère d'une reconstitution de l'Empire ottoman sur la base de l'islam des Frères musulmans, qui vient d'échouer lamentablement, il se tourne à présent devant la reconstitution de l'Empire sous la forme d'une Confédération gréco-turque.

La leçon de l'histoire ? Le fanatisme religieux, comme le nationalisme, démantèle les pays en faveur des grands. Mais pour Erdoğan, le démanteleur de la Turquie, il est déjà trop tard. Sauf, un miracle, sa fin est proche. Dommage ! Il valait mieux que cela. Une leçon, donc, pour l'unité canadienne.`

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