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29/01/2017 09:15 EST | Actualisé 29/01/2017 09:15 EST

Violence politique: un traitement médiatique hypocrite?

La gifle reçue par l'ex-premier ministre français Manuel Valls ou le coup de poing reçu par Richard Spencer ont le mérite, à tout le moins, de permettre d'aborder la question trop souvent éludée du double standard médiatique en ce qui a trait à la violence politique.

Les images de la gifle reçue par l'ex-premier ministre français Manuel Valls lors d'une visite en Bretagne ainsi que celles du coup de poing reçu par Richard Spencer, figure médiatique du mouvement Alt-Right et nouvelle voix du suprémacisme blanc aux États-Unis, ont défrayé les manchettes dans leurs pays respectifs au cours des derniers jours. Bien qu'elles relèvent du fait divers, ces nouvelles ont été érigées, en raison de leur caractère spectaculaire, au rang d'information d'importance nationale par une forte proportion d'éditorialistes et de chroniqueurs. Ces événements (et surtout le traitement médiatique les entourant) ont le mérite, à tout le moins, de permettre d'aborder la question trop souvent éludée du double standard médiatique en ce qui a trait à la violence politique.

Si les médias de masse se sont empressés de condamner ces épisodes de violence politique, et ce sans même donner au moins l'impression d'en chercher les causes, c'est parce que, bien entendu, en théorie, au nom de la morale et de la vertu, toute forme de violence se doit d'être systématiquement dénoncée. Dans ces cas précis, les discours nuancés sont à proscrire au risque de paraître complaisant avec les auteurs des actions. Parce que comme le soulignait Manuel Valls à une question lui étant posée au Sénat suite à l'attentat perpétré au Bataclan le 13 novembre 2015 : «Il ne peut y avoir aucune explication qui vaille. Car expliquer, c'est déjà vouloir un peu excuser

Mais alors si expliquer équivaut à excuser, qu'en est-il de la violence institutionnelle, celle commise dans le cadre de la légalité? Ces actes de violence exécutés à coup de projets de loi qui perpétuent la précarité (quand ce n'est pas carrément la pauvreté) d'une masse croissante d'individus. Cette violence, parce qu'elle en est effectivement une, qui fait de l'enjeu écologique un problème d'ordre secondaire. Ou encore celle qui place les immigrants, les femmes et les autochtones au rang de citoyens de seconde zone. Cette violence symbolique ne devrait-elle pas, elle aussi, être décriée par une proportion plus importante de chroniqueurs comme ce fût le cas pour les agressions de Valls et de Spencer, plutôt que d'être docilement expliqué comme c'est le cas présentement?

Mais non, me direz-vous : «Ce n'est pas la même chose!» ; «Les lois, elles, sont votées démocratiquement! Sont-ils au moins allés voter ces gens-là?» ; ou encore pour les plus réactionnaires : «Qu'on les enferme, ça leur apprendra à se faire justice eux/elles-mêmes!» Trêve de caricature. Il n'en demeure pas moins que ces réponses comptent probablement parmi les plus entendues lorsque quelqu'un ose soulever le caractère violent de certaines politiques. Ces réponses, semble-t-il, témoignent d'une certaine ignorance (au sens propre et non péjoratif du terme) quant au phénomène de radicalisation.

Et c'est précisément là que Manuel Valls se trompe lorsqu'il affirme qu'expliquer c'est déjà vouloir un peu excuser. C'est à toute l'histoire des sciences sociales, et précisément aux disciplines sociologiques et anthropologiques qu'il s'en prend en refusant strictement d'envisager un travail de réflexion quant aux causes des phénomènes de violence politique. Car c'est bien de ça dont il s'agit, autant lorsqu'un individu se réclamant de l'État islamique se présente dans un lieu public équipé d'une ceinture d'explosifs que lorsqu'un autre décide de fracasser les vitrines d'une banque ou encore de s'en prendre physiquement au corps policier durant une manifestation. Ce sont tous là des gestes d'ordres politiques qui émanent d'un individu ou d'un groupe, en réaction à un sentiment de non-reconnaissance (ou à tout le moins d'un manque de reconnaissance) de ses intérêts politiques ou de ceux de son groupe.

C'est ce qui explique que certains puissent considérer légitime de se radicaliser et ainsi de passer de la parole aux actes. Ce manque de reconnaissance, allant parfois jusqu'à la condescendance, dont font preuve certains leaders politiques - on peut notamment penser à la blague de l'ancien premier ministre du Québec Jean Charest à l'endroit des manifestants lors d'une allocution au Salon du Plan Nord en 2012 -, se trouve à être l'un des principaux vecteurs de radicalisation.

Sachant cela, il devient difficile, même pour ceux et celles ayant une inclination spontanée pour l'espoir, de faire preuve d'optimisme quant au futur proche de la nation américaine et par extension à leur relative paix sociale. La récente assermentation d'un homme au discours explicitement xénophobe, misogyne et climatosceptique à titre de 45e président des États-Unis rend effectivement difficile d'envisager la tenue possible d'un dialogue diplomatique sain entre le président et les différents groupes de défense des personnes racisées ainsi que les groupes féministes et écologistes, pour ne nommer que ceux-là.

Attendons-nous donc à ce que le climat social aux États-Unis soit très tendu au cours des quatre prochaines années et c'est précisément dans ce contexte que l'importance de la critique du discours médiatique gagne en pertinence. Il s'agira de faire preuve d'acuité intellectuelle et ainsi ne pas céder aux raccourcis employés par certains chroniqueurs et éditorialistes qui chercheront à décrédibiliser la démarche, parfois radicale, de certains groupes de pression qui auront face à eux l'un des présidents les plus réfractaires au progrès social que les citoyens et citoyennes américains auront connu depuis l'assermentation de Ronald Reagan au début des années 80.

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