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03/02/2017 08:55 EST | Actualisé 03/02/2017 08:55 EST

L'obsession de la vérification des faits et ses conséquences

Le problème est que cette vérité post-politique opposée à la politique post-vérité est entièrement fausse, et que les faits qui sont correctement établis ne seront jamais le terminus de la politique, mais son commencement, car des faits n'ont jamais rien dit d'eux-mêmes. Rien !

En novembre dernier, l'économiste hétérodoxe et directeur de recherche au CNRS Frédéric Lordon signait un billet dense sur le blogue du Monde Diplomatique. Dans ce long texte, Lordon s'en prend notamment à un réflexe qui, selon lui, est propre à la pratique journalistique contemporaine, celui du fact-checking (la vérification de faits). Cette expression désigne une technique consistant à vérifier l'exactitude de chiffres et la véracité des faits tels que présentés dans les médias par les politiciens et - dans une moindre mesure - les experts (en économie, santé publique, environnement, etc).

Or, la méthode par la vérification de faits, affirme Lordon, lorsqu'érigée en fétiche, peut entraîner des conséquences nettement plus pernicieuses que ceux et celles qui la pratiquent pourraient le croire. En effet, cette pratique journalistique qu'il attribue essentiellement aux médias mainstream enferme non seulement celui ou celle qui l'utilise de façon stricte, mais aussi celui et celle qui en consomme le discours, dans une bulle les rendant tous deux « strictement incapables d'avoir même l'idée d'une différence possible, l'intuition qu'il y a peut-être un dehors. » Autrement dit, cette façon d'appréhender le monde et de le présenter dans toute sa prétendue objectivité fait obstacle, et ce, autant pour lui, que pour celui ou celle qui le lit, à leur singulière possibilité d'envisager un quelconque changement social. L'attitude qu'exige la technique par la vérification des faits en est une qui stipule que, pour emprunter les mots du philosophe français Guy Debord, « ce qui apparaît est bon, ce qui est bon apparaît ». Le réel se présente ainsi « comme une énorme positivité indiscutable et inaccessible. »

Bien que celui-ci ne relève pas de l'écrit journalistique, le premier ouvrage de Pierre-Yves McSween intitulé En as-tu vraiment besoin? permet de mettre en relief cette tendance du fact-checking adoptée par une forte proportion de chroniqueurs, d'éditorialistes et plus généralement de journalistes. En effet, ce bouquin de littératie financière, par son entreprise louable, mais dangereusement insuffisante (nous y reviendrons) de responsabilisation des acteurs économiques, tend à faire prisonnier d'un certain pragmatisme dogmatique, ceux qui en assimilent le contenu sans posséder les acquis théoriques économique et philosophique pour en faire la critique.

Pour le dire autrement, la doctrine philosophique sur laquelle repose l'essentiel du travail de McSween dans son ouvrage est traversée par une insuffisance épistémologique dont il se trouve que je ne suis pas le seul à en dénoncer les impacts dans l'imaginaire collectif. Cette insuffisance relève du fait que pour le fact-checker, seul le monde actuel mérite qu'on s'y attarde. Parce que le monde actuel c'est le monde de l'objectivité, du réel: pourquoi se risquer à parler de ce qui pourrait advenir? Pourquoi s'insérer dans les allées sinueuses du discours critique quand on peut tout simplement se complaire dans les terrains déjà battus du discours financier relevant de l'économie néo-classique ? C'est précisément la maxime (inconsciente sans doute) qui se trouve en filigrane des travaux du fact-checker: Pourquoi faire compliquer quand on peut faire simple?

La réponse à cette question relève pourtant de l'ordre de l'évidence pour quiconque ayant suivi des cours dans le domaine des sciences sociales. C'est précisément en raison de sa complexité que le monde social ne peut être analysé sous la loupe d'une seule discipline. Pourtant, c'est ce qu'a fait McSween dans son ouvrage de finance personnelle. Le caractère dangereux de ce type de discours unidimensionnel (duquel il a été référence précédemment) provient du fait qu'en empruntant strictement le lexique de la finance et ainsi en cherchant pour l'essentiel à accompagner et à responsabiliser les acteurs économiques dans leurs tortueux parcours au sein de la jungle capitaliste, McSween cautionne implicitement la structure qui génère l'endettement qu'il dénonce pourtant vivement: c'est-à-dire l'économie capitaliste dans sa forme néolibérale. Autrement dit, en s'attardant strictement à offrir à ses lecteurs et lectrices les moyens de bien tirer leur épingle du jeu capitaliste, le comptable aseptise considérablement la portée de sa critique, si elle en est finalement une. Le réalisme qu'il érige en fétiche l'enferme, lui et ses lecteurs, dans un pragmatisme que le présent contexte appelle pourtant à dépasser: les problèmes de disparités économiques et de dérèglements climatiques attribuables au capitalisme et à sa logique destructrice ne seront pas résorbés par de tels critiques cosmétiques qui propose uniquement une responsabilisation des consommateurs. Le contexte économique et écologique actuel exige des individus titulaires d'un capital intellectuel plus haut que la moyenne (comme c'est le cas de M.McSween) que ceux-ci ne cèdent pas à la tentation de se porter garants d'un système inégalitaire et destructeur.

La philosophie spontanée du fact-checking, c'est que le monde n'est qu'une collection de faits et que, non seulement, comme la terre, les faits ne mentent pas, mais qu'ils épuisent tout ce qu'il y a à dire du monde.

Le problème est que cette vérité post-politique opposée à la politique post-vérité est entièrement fausse, et que les faits qui sont correctement établis ne seront jamais le terminus de la politique, mais son commencement, car des faits n'ont jamais rien dit d'eux-mêmes. Rien ! Des faits ne sont mis en ordre que par le travail de médiations qui ne leur appartiennent pas. Ils ne font sens que lorsqu'ils sont saisis du dehors par des croyances, des idées, des schèmes interprétatifs, bref, quand il s'agit de politique, de l'idéologie.

Frédéric Lordon, Politique post-vérité ou journalisme post-politique ?, 22 novembre 2016

Par ailleurs, si l'ouvrage de McSween ne relève pas de l'essai politique, comme il se plaît à le répéter à quiconque formule la moindre critique quant à sa démarche, il n'en demeure pourtant pas moins idéologique. En effet, à force de s'obstiner à ne pas vouloir reconnaître le caractère profondément politique de son travail et ainsi prétendre à une quelconque neutralité, le comptable, au même titre que les journalistes dopés au fact-checking, sont, aux dires de Lordon « des summums d'idéologie qui s'ignorent». Des idéologues en puissance au service du système établi, qui le renforcent en employant le vocabulaire de ses élites : « épargne », « dette » et « crédit d'impôt » sont à l'ordre du jour. C'est ce qui amène Lordon à affirmer que « le crétin post-politique est un admirateur de la « réalité » -- systématiquement opposée à toute idée de faire autrement. »

À une époque où il apparaissait pour plusieurs important de réformer, voire de dépasser, les a priori sur lesquels se sont construites nos sociétés, McSween et les fact-checker, obnubilés par la contemplation positiviste d'un monde en décadence, choisissent, à l'instar des trois singes de la sagesse, de ne pas voir le Mal, ne pas entendre le Mal et surtout de ne pas dire le Mal.

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