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18/02/2019 14:17 EST | Actualisé 18/02/2019 14:17 EST

Le sens de la laïcité à l’école

Il n'est pas étonnant, à mon sens, que le Québec aspire à une forme de laïcité plus proche de la manière française que de la manière anglo-saxonne.

Caiaimage/Robert Daly via Getty Images

Je voudrais défendre trois thèses simples et, bien sûr, ouvertes à la discussion:

  1. Le choix du Québec et de la France en faveur d'un enseignement philosophique obligatoire avant l'université est révélateur d'un attachement commun à une forme spécifique de laïcité.
  2. Il ne faut pas seulement interdire les signes religieux à l'école pour les professeurs, mais aussi pour les élèves.
  3. La laïcité est dans l'intérêt de la religion elle-même.

Comme toutes les formes de laïcité, la laïcité «à la française» garantit la liberté de conscience, l'un des droits fondamentaux auquel nous sommes, à juste titre, le plus attachés. Mais cette laïcité à la française ose un pas de plus: il ne suffit pas de tolérer les diverses formes de croyance (ou d'incroyance) dans le cadre du droit commun; il faut aussi ménager la possibilité d'un espace à l'intérieur duquel une discussion entre tous est possible, évitant ainsi que chaque communauté ne se referme sur elle-même. Cet espace commun de discussion repose sur la possibilité donnée à chaque individu d'exercer un jugement critique, susceptible de porter sur ses propres convictions. Tel est précisément ce que vise l'école laïque: non pas certes à faire que l'on renonce à son identité particulière, religieuse ou culturelle, mais à faire naître en chacun une nouvelle attitude spirituelle, non plus d'adhésion immédiate, sans réflexion, à ses croyances, mais de distance critique ou réflexive.

En retirant les signes de son appartenance religieuse avant d'entrer à l'école, le professeur marque symboliquement, donc clairement, qu'il se détache, le temps d'un cours, de son identité particulière, en instaurant une attitude inédite, celle de l'examen rationnel. Lorsqu'il enseigne la théorie de l'évolution ou un texte de saint Augustin, le professeur ne parle pas en tant quecroyant ou incroyant, mais, laissant explicitement de côté ce qui le particularise, il parle en tant qu'esprit humain s'adressant à d'autres esprits humains en quête de compréhension et de vérité.

Cette attitude de détachement ou de décentrement, au cœur de l'école, est née en Grèce, avec la «tradition critique» inaugurée par les premiers philosophes. Un siècle plus tard, les sophistes, ces grands penseurs des Lumières grecques, habituaient les jeunes esprits à la critique rationnelle des croyances et des superstitions. C'est cette mise en œuvre des capacités critiques de l'homme que Popper désigne comme le passage de la société close à la société ouverte.

Le Québec, en enseignant aux jeunes esprits, avant leur entrée à l'université, cette «tradition critique à l'égard de la tradition», manifeste l'importance qu'il accorde à ce que chaque individu puisse, par-delà son identité particulière, accéder, lorsqu'il entre dans une salle de cours, à l'espace commun de la discussion argumentée, ouverte à la critique. Il n'est donc pas étonnant, à mon sens, que le Québec aspire à une forme de laïcité plus proche de la manière française que de la manière anglo-saxonne.

Il me semble d'ailleurs que la cohérence de la laïcité à la française suppose que l'interdiction des signes religieux soit étendue aux élèves eux-mêmes. Il y a quelques années, à l'occasion d'un oral, une de mes élèves, musulmane, tombant sur un texte de Sartre, commence son explication par ces mots : «Je vous préviens, monsieur, je suis croyante». Avant d'analyser, entendons-nous bien: il n'y a pas à en vouloir à une élève qui commence son explication ainsi. Le problème qui se pose, pour un professeur, est celui de savoir comment permettre à tous ses élèves d'intérioriser l'attitude du jugement critique et serein, qui ne conduit nullement à se renier, mais à prendre suffisamment de distance à l'égard de ses convictions pour pouvoir accéder à d'autres formes de pensée — et aussi pour pouvoir accéder de façon plus consciente à la sienne! Nul ne conteste — est-il besoin de le préciser? — le droit qu'a cette élève de croire en Dieu ou d'avoir une «identité musulmane». Mais ce «droit individuel», incontestable, est hors de propos dans le contexte d'une explication de texte. Ce qui est en jeu, ici, ce n'est pas sa liberté de conscience, c'est sa liberté de penser, non comme droit mais comme conquête (car penser librement suppose effort et travail). Une adhésion immédiate à son «identité» l'empêche en réalité d'accéder à l'expérience irremplaçable de la prise de distance à l'égard de ses propres croyances et de celles de sa «communauté» — distance qui donne accès au «monde des pensées», ouvert à tous les hommes, que l'école a pour mission de transmettre. Remarquons qu'un élève qui dirait, à propos d'un texte de saint Augustin: «Je vous préviens, monsieur, je suis athée», commettrait la même confusion des plans.

Les religions ont tout à gagner à cette forme de laïcité. Un penseur chrétien, aujourd'hui, n'ignore ni la critique de Nietzsche, ni celle de Freud, et la distance critique qui lui permet de lire les plus grands adversaires du christianisme lui permet aussi d'approfondir sa pensée et sa foi à un niveau qu'il n'aurait pas atteint sans cette critique de grande ampleur. Nous ne voyons pas pourquoi il n'en serait pas de même pour l'islam.

Selon Abdennour Bidar, «la chance qu'a l'islam de pouvoir se régénérer aujourd'hui en Occident, il pourra justement la saisir par la rencontre d'une institution telle que l'école laïque en France, car celle-ci lui offre l'occasion unique d'opérer une prise de conscience critique vis-à-vis de lui-même». C'est pourquoi, à mon sens, exiger des jeunes musulmans qu'ils fassent cet effort de détachement à l'égard de leurs croyances en leur demandant de le marquer symboliquement par le retrait des signes religieux, c'est leur faire honneur et confiance — comme à tous les autres esprits. Les considérer a priori comme incapables d'un tel détachement ou décentrement, c'est une forme de paternalisme qui se cache sous la revendication de la tolérance et du respect.

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