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06/03/2016 10:05 EST | Actualisé 07/03/2017 05:12 EST

Le pouvoir aphrodisiaque

Qu'il s'agisse du pouvoir proprement politique ou exercé dans un cadre social, j'avoue éprouver à la fois l'impérieux besoin de chercher à en comprendre la nature et le non moins impérieux besoin de me tenir à distance.

«Il est doux», écrit Lucrèce «quand la vaste mer est troublée par les vents, de contempler du rivage la détresse d'un autre ; non qu'on se plaise à voir souffrir, mais par la douceur de sentir de quels maux on est exempt».

Je dirais pour ma part qu'il est doux de contempler de loin les jeux de pouvoir et la détresse qu'ils infligent à la plupart de ceux qui s'y livrent ; non certes, comme le dit Lucrèce, pour le plaisir de voir souffrir, mais par la douceur de sentir à quoi l'on échappe soi-même.

Qu'il s'agisse du pouvoir proprement politique ou du pouvoir exercé dans un cadre social (dans une institution ou une entreprise, par exemple), j'avoue éprouver à la fois l'impérieux besoin de chercher à en comprendre la nature et le non moins impérieux besoin de me tenir à distance.

À Jacques Chancel qui lui disait un jour «vous êtes un homme d'action», en raison du ton de certains de ses articles dans la presse, Raymond Aron répondit fermement qu'il ne l'était pas le moins du monde :

«Un homme d'action doit être capable de brutalité, de rudesse et de commandement ; je suis incapable de commander, je n'aime que les relations égalitaires, je n'aime que le dialogue et je suis insupportable aux princes en tant qu'intellectuel - et j'ajouterais : en tant qu'intellectuel qui s'occupe de ce que font les princes et leur suggère de temps en temps ce qu'ils devraient faire, ce qui évidemment est encore plus insupportable.»

Je n'ai cessé, depuis 30 ans, d'admirer la façon dont Aron était insupportable aux princes ou, si l'on préfère, aux hommes de pouvoir : non pas du tout en passant sa vie à dénoncer le pouvoir, comme le faisaient de nombreux intellectuels marxistes (qui n'hésitaient pas, à l'époque, à soutenir le régime soviétique), mais en cherchant à comprendre la réalité du pouvoir telle qu'elle est, en évitant autant que possible les idéologies déformantes, mais sans omettre pour autant de s'interroger sur le pouvoir tel qu'il devrait être.

Il n'est pas anodin, à mon sens, que ce fût Raymond Aron, «incapable de commander», «n'aimant que les relations égalitaires», qui ait été l'un des penseurs politiques les plus lucides au moment où tant d'intellectuels soutenaient sans vergogne l'un des pires régimes de l'histoire. Je soupçonne les professionnels de la dénonciation - et curieusement, ce n'était pas Staline qu'ils dénonçaient alors - d'être quelque peu frustrés de ne pas commander eux-mêmes et de ne pas apprécier outre mesure les relations égalitaires. S'il y a une part de vérité ou de légitimité dans la dénonciation du pouvoir, elle s'appliquerait en priorité aux intellectuels marxistes eux-mêmes lorsqu'ils y accèdent (par exemple Lénine).

Pour qui n'aime ni commander ni obéir, il n'est rien de plus doux que d'exercer le métier de professeur. Certains confondent, il est vrai, la relation professeur-élève avec une relation de pouvoir : mais ce n'est le cas que lorsque cette relation est pathologique. L'exercice du pouvoir est ici la marque d'un manque d'autorité. Quant à la manière d'enseigner sa discipline, un professeur digne de ce nom veille à ce que nul commandement extérieur ne vienne compromettre les hautes exigences qu'il se fixe lui-même dans le seul but de former le mieux possible les jeunes esprits et sans le moindre souci de plaire à une quelconque hiérarchie.

Plaire et complaire à la hiérarchie est toutefois, comme chacun sait, une habitude tenace, dans tous les milieux, y compris dans celui de ceux qui se vantent d'avoir fait des études. Comme le disait à Gérard Chaliand un professeur d'histoire aussi marquant que perspicace : «Rappelez-vous, Chaliand, que la proportion des médiocres dans les élites est la même qu'ailleurs».

Sans doute pourra-t-on s'en faire une idée en se tournant vers la primatologie, notamment vers les livres de Frans de Waal, justement célèbres - bonne manière, à mon sens, de chercher à comprendre le pouvoir tout en en restant éloigné.

Ce qui ressort, d'abord, des luttes de pouvoir chez les chimpanzés, c'est le sérieux mortel - au sens propre du terme - avec lequel ils envisagent leur «politique» : comploter à plusieurs contre un rival pour lui ravir son pouvoir et aller jusqu'au meurtre pour y parvenir n'est pas réservé à l'homme. Le chimpanzé le pratique aussi, avec un certain brio. Et l'on voit bien sûr pourquoi : «le rang détermine qui disséminera sa semence et qui ne sèmera rien du tout».

On comprend, dans ces conditions, que le pouvoir constitue, pour les mâles, «l'aphrodisiaque par excellence, et une source particulière d'accoutumance». Rien d'étonnant alors que les mâles s'efforcent de conserver leur pouvoir avec la dernière énergie et se retrouvent entièrement démunis lorsqu'on le leur ravit. Ils sont en général prêts à tout pour retrouver leur place en cas d'éviction, des plaintes les plus lamentables aux supplications les moins glorieuses. Frans de Waal raconte, à cet égard, une scène particulièrement drolatique, dans laquelle un chimpanzé mâle surnommé Yeroen se fait évincer du pouvoir par un autre chimpanzé mâle surnommé Luit :

«Personnage habituellement plein de dignité, Yeroen était devenu méconnaissable. Au milieu d'un affrontement, il se laissait choir lourdement d'un arbre et se roulait par terre, poussant des cris pitoyables en attendant que le reste du groupe vînt le réconforter. Il se comportait pour beaucoup comme un petit que sa mère ne veut plus allaiter et qui proteste bruyamment tout en la guettant du coin de l'œil, au cas où elle se radoucirait. [...] Déboulonnez un mâle de son piédestal et vous obtiendrez la même réaction qu'en arrachant son "doudou" à un bébé.»

Mais le chef ne serait pas le chef sans ses dévoués et fidèles serviteurs «prosternés dans la poussière». Lorsqu'il parade, il lui faut les signes de soumission consacrés par l'usage. Si l'on ne s'efface pas assez vite, on est brutalement rappelé à l'ordre. Chez les humains, une petite marque d'insolence, une simple formule ironique, suffisent en général à faire perdre au «mâle alpha» son sang-froid : on le voit alors, le poil hérissé, relever le menton, et tenter de frapper le récalcitrant. Rares sont ceux qui lui résistent. Lors d'une parade de ce genre chez les chimpanzés, les autres mâles s'aplatissent «dans la poussière avec force grognements de soumission pour témoigner leur respect».

Il ne faudrait pas croire, pourtant, qu'un mâle alpha puisse se maintenir au pouvoir sans remplir un certain nombre d'obligations. L'obligation principale, chez les chimpanzés, aussi bizarre que cela puisse nous paraître, consiste à ne pas favoriser ses petits copains lors d'un conflit mais à faire preuve de la plus grande impartialité possible. Pour que l'autorité d'un mâle alpha soit acceptée par la communauté, il faut que ses interventions viennent en aide à celui qui a manifestement subi un tort, non à celui qui fait partie de ses alliés ou amis. S'il fait preuve de partialité, le groupe peut manifester suffisamment de colère pour que le mâle alpha cesse son intervention. «Le châtiment des mâles trop autoritaires est parfois sévère», précise Frans de Waal : «on a rapporté des cas d'ostracisme chez les chimpanzés en liberté».

Il arrive que, chez les hommes également, un chef trop autoritaire, qui abuse de son pouvoir, soit évincé, soit par le groupe, soit par une autorité supérieure. Lorsque c'est par une autorité supérieure, il n'est pas rare que, dans le groupe, ceux qui s'aplatissaient dans la poussière avec force grognements se mettent à grogner plus fort encore pour sauver l'ancien chef. Mais bien vite, le nouveau chef aura pu les renvoyer à leur poussière où, n'en doutons pas, ils s'aplatiront encore avec force grognements. C'est que, comme le dit Karl Popper, «les hommes ont tendance à admirer le pouvoir». Et il ajoute : «Mais le culte du pouvoir est l'une des formes les plus méprisables de l'idolâtrie et de l'esprit de servitude. Il est né de la peur : un sentiment que nous méprisons à juste titre».

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